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#webtube : Décédé en mars dernier, le dessinateur Hermann nous lègue son ultime album : Cartagena. Reprenant tous les codes de l’œuvre d’Hermann, cet album posthume se lit ainsi comme un véritable hommage.

Alvaro, âgé de 20 ans, habite Cartagena, au Mexique, dans un quartier pauvre. Ce simple guetteur participe au trafic de drogue pour le compte du cartel d’« El Cocho » Arriega. Il a bien conscience, avec son copain Nacho, qu’ils n’en sortiront pas vivants. Mais il aspire à une vie meilleure. Entraînés dans un bâtiment abandonné, on leur demande, pour faire leurs preuves, d’exécuter deux individus attachés. La main tremblante, ils obéissent, mais Alvaro tue le neveu du boss. Il n’y a plus qu’une solution, la fuite… De son côté, Félix Garzon, un policier tenace, va tenter d’en profiter pour arrêter Arriega.

Hermann n’a pas eu l’occasion de voir la sortie de cet album. Il est décédé le 22 mars dernier, à l’âge de 87 ans.
Avec Cartagena, le scénariste Yves H. (Yves Huppen) a construit pour Hermann, son père, un récit de survie. Pour lui, il avait déjà scénarisé une trentaine d’albums, dont Le secret des hommes-chiens, Liens de sang, Rodrigo, Manhattan Beach 1957, Zhong Guo, Sur les traces de Dracula, Duke, Brigantus…
Ce scénario vient s’ancrer dans une ville mexicaine vérolée par le trafic de drogue et asservie par un pouvoir mafieux. Le face-à-face entre Alvaro et Félix Garzon donne à ce récit sombre, mais profondément humain, sa colonne vertébrale.
On retrouve avec bonheur, au premier coup d’œil, le trait dynamique et nerveux d’Hermann. On reconnait les visages aux mâchoires carrées de ses personnages torturés. L’ambiance tragique, habituelle chez Hermann, se développe dans les ruelles d’une ville mexicaine gangrenée par les trafiquants de drogue, la violence et les exécutions sommaires.
Il travaille en couleurs directes (sans passer par l’étape de l’encrage), toujours à l’aquarelle. Malgré le bleu du ciel mexicain, ses couleurs sont volontairement sombres. L’ambiance du récit est ainsi particulièrement dure.
Hermann démontre, un fois de plus, son immense talent.

Né en 1938 en Belgique, dans un petit village des Ardennes, Hermann, de son vrai nom Hermann Huppen, a sans cesse voulu fuir les granges villes pour ressentir l’attrait d’une nature protectrice. Il obtient son diplôme d’ébéniste, mais suit en parallèle le soir des cours de dessin d’architecture et de décoration intérieure. C’est son mariage, en 1964, qui le rapproche de la bande dessinée : son beau-frère, Philippe Vandooren, futur directeur éditorial de Dupuis, dirige une revue scout à laquelle il livre sa première histoire. Il commence sa carrière de dessinateur par réaliser quelques Histoires de l’oncle Paul. Puis il entame les séries Bernard Prince (scenario de Greg), Jugurtha (scénario de Vernal) et Comanche (scenario de Greg).
Hermann commence en 1977 sa première série solo, Jeremiah, toujours en cours. Après avoir lu Ravage de Barjavel, il imagine que ses deux héros, Jérémiah et Kurdy, évoluent dans un monde post-atomique ravagé par une guerre raciale entre Blancs et Noirs, où règnent l’ultra-violence, la pédophilie et l’obscurantisme religieux. Jérémiah, un personnage droit et honnête, est progressivement contaminé par la dureté du monde, tandis que Kurdy est une crapule qui s’en accommode.

En 1984, il s’écarte provisoirement de Jeremiah pour créer Les Tours de Bois-Maury, dans la collection Vécu de Glénat. Le récit de cette fresque médiévale, où son réalisme fait merveille, se déroule au début du XIIe siècle. Dépossédé de ses terres, le chevalier Aymar de Bois-Maury entend reconquérir les Tours du château de ses ancêtres. Aidé de son fidèle écuyer Olivier, il parcourt le monde chrétien. Ses rencontres lui font prendre conscience de la rudesse de son temps. Il participe à une Croisade et découvre que les chevaliers partent à Jérusalem autant pour délivrer le Tombeau du Christ que pour s’enrichir. Revenu sur ses terres, lorsque l’assaut final sur le château va être donné, une flèche vient le frapper. A l’heure de son dernier souffle, alors que la victoire est acquise, sa femme accouche d’un petit garçon annonçant la pérennité des Bois-Maury… Dans cette série qui compte dix tomes, chacun est nommé selon le prénom d’un protagoniste que le chevalier Aymar de Bois-Maury, personnage central, va croiser. À compter du onzième, la série est rebaptisée Bois-Maury et retrace, avec l’aide du scénariste Yves H., le destin de certains de ses descendants. Au lieu de montrer de grands événements ou personnages historiques, Hermann décrit sa vision d’un Moyen-Age rude et violent. Rien à voir avec le chevalier servant transi d’amour pour sa princesse ! Tandis que les seigneurs chassent et font la guerre, les paysans subissent épidémies, famines et pillages. Aymar de Bois-Maury, chevalier noble mais sans terre, poursuit son rêve d’abord dans le sud de la France, avec une courte incursion en Espagne, puis en Terre Sainte. C’est l’occasion pour Hermann, d’un trait puissant, de dessiner de magnifiques trognes.
En 1995, Hermann publie Sarajevo-Tango, un album engagé né de son indignation à propos du siège de Sarajevo. Dans cet album, il renvoie dos à dos les instances internationales et les serbes. Suivent d’autres albums indépendants : Caatinga, qui se déroule dans le nord-est brésilien des années 1930, On a tué Wild Bill, Lune de guerre (scénarisé par Jean Van Hamme)… On se souvient également, en 2006, de l’album Vlad l’Empaleur. En 1462, envahissant la Va1achie, province de l’actuelle Roumanie, un sultan turc découvre des milliers de prisonniers dressés sur des pals. Epouvanté, il retourne à Istanbul. Il recule ainsi devant Vlad III. Surnommé Dracula (le dragon), ce prince réputé sanguinaire inspirera l’oeuvre fantastique de Bram Stoker. C’est ainsi au personnage historique que s’intéresse Hermann. Le scénario reprend les étapes de la vie de VIad III : la captivité en Turquie, la guerre de succession, le règne par la terreur et son assassinat lors d’une dernière campagne militaire contre les Turcs. Il respecte pour l’essentiel la vie de ce prince qui résista à l’empire ottoman. Parmi ses derniers albums, on citera Brigantus, une série se déroulant en Ecosse occupée par l’Empire romain.

Hermann, bourreau de travail capable de dessiner une dizaine de planches par mois, ce qui lui permet de sortir deux albums pas an, a abordé une multitude de genres, allant du pur western (« Comanche »), au récit d’anticipation post-apocalyptique (« Jeremiah »), en passant par la saga médiévale (« Les Tours de Bois-Maury »), la grande aventure (« Bernard Prince ») et la géopolitique (Sarajevo-Tango).
L’œuvre d’Hermann, parfois appelé « le sanglier des Ardennes », est imprégnée de violence, fruit d’une société où la loi du plus fort règne, et ce quelles que soient les époques où évoluent ses personnages. Epris de liberté, Hermann explique qu’il « plaint par-dessus tout les femmes victimes de l’islam… Comment respecter une religion qui récompense ses guerriers en leur promettant des jeunes filles vierges dans l’au-delà ? J’ai une antipathie profonde pour les islamistes… J’ai peur que ça ne s’envenime et je crois que beaucoup de musulmans chez nous rêvent de nous islamiser. Mon discours n’est pas politiquement correct, hein ? Ce n’est pas comme ça que j’aurai un prix à Angoulême ! Je m’en fous. Je sais que je ne suis pas raciste » (Casemate 26 mars 2016). Pourtant, en 2016, après des décennies de débats controversés à ce sujet, le Grand Prix du Festival d’Angoulême, consécration suprême pour un artiste de bande dessinée, est enfin attribué à Hermann. Avant de recevoir le Grand Prix, certains de ses collègues le qualifiaient de « Réactionnaire », « Facho », ou encore « Vieux con » (Le Point, Hermann, le bad boy d’Angoulême, 25 janv. 2017). A ces critiques, Hermann préfère rappeler qu’il sonde la noirceur de l’âme humaine : « Je suis politiquement incorrect. Je n’ai pas le temps de me faire aimer par tout le monde » (BFM tv, 25 janvier 2017). Il affirme que « j’ai parfois des indignations qui font partie des chevaux de bataille de la gauche alors que, parfois, je suis carrément de droite quand la gauche va trop loin et risque de détruire nos propres idées, notre propre culture » (Vécu, n°27, 1987, p. 12).
Kristol Séhec, breizh-info.com


Une réflexion sur « . Cartagena, le dernier album d’Hermann. »