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#webtube : Ceux qui veulent comprendre l’Afrique en se libérant des grilles de lecture imposées par les médias dominants connaissent depuis longtemps L’Afrique Réelle, la lettre mensuelle par Internet de l’historien Bernard Lugan. Le numéro 197, daté de mai 2026, marque la dix-septième année de parution ininterrompue d’une publication devenue indispensable à quiconque souhaite saisir les ressorts profonds de l’actualité du continent africain. Au sommaire de cette livraison de printemps : un dossier central particulièrement étoffé sur le couple infernal État-démocratie en Afrique, une analyse sans fard des relations économiques entre la France et le continent, et deux contributions historiques qui rappellent, une fois encore, à quel point l’historiographie de la colonisation française mérite d’être relue à l’aune des sources et non des slogans.
La grande question : démocratie et États en Afrique sud-saharienne
Le cœur du numéro est un dossier substantiel d’une vingtaine de pages consacré à ce que Bernard Lugan analyse depuis trois décennies comme la grande imposture intellectuelle de la politique africaine de la France : l’idée que la démocratie représentative à l’occidentale, telle qu’imposée par François Mitterrand à La Baule en juin 1990, constituait la solution aux maux du continent. Trente-six ans plus tard, le bilan est cinglant. La démocratie électorale, plaquée sur des sociétés communautaires hiérarchisées où l’autorité ne se partage pas et où les structures civilisationnelles reposent sur les groupes et non sur les individus, n’a apporté ni développement économique, ni stabilité politique, ni sécurité. Elle a au contraire ravivé les conflits ethniques que les régimes de parti unique avaient longtemps engerbés.
L’analyse repose sur une formule désormais classique chez Lugan : l’« ethno-mathématique électorale ». Dans des sociétés où les solidarités primaires demeurent ethniques, le suffrage universel à un homme une voix ne fait jamais autre chose que de remettre, scrutin après scrutin, le pouvoir entre les mains des peuples démographiquement majoritaires. Les minorités numériques se voient, de fait, condamnées à un exil politique perpétuel, et finissent invariablement par prendre les armes. Le Sahel en offre l’illustration la plus flagrante : les Touareg et les Peul, anciens dominants à la veille de la colonisation, se retrouvent désormais sous-citoyens dans des États où les sédentaires majoritaires font la loi des urnes.
Le Rwanda, archétype tragique du diktat démocratique
Parmi les morceaux de bravoure du dossier, la contribution sur le Rwanda mérite d’être lue avec une attention soutenue. Bernard Lugan y reprend, en quelques pages denses, la mécanique précise par laquelle la pression démocratique imposée par François Mitterrand au président Habyarimana entre 1990 et 1993 a fait remonter à la surface les fractures internes au monde hutu, ouvert la voie à l’offensive du Front patriotique rwandais et abouti, en avril 1994, au génocide. La démonstration est implacable : la démocratisation forcée a produit le chaos qu’elle prétendait éviter, et il a fallu, pour reprendre les termes de l’auteur, un génocide pour rétablir une situation autoritaire que la diplomatie française avait précisément cherché à démanteler. Le passage sur la fameuse distinction entre Hutu « modérés » et Hutu « extrémistes », fabriquée par les médias occidentaux et démentie par les réalités politiques rwandaises, constitue à lui seul une leçon d’analyse historique méthodique.
Sahel : comment la démocratie entretient la guerre
L’autre temps fort du dossier est consacré à la nappe sahélienne. Bernard Lugan y développe une thèse qu’il défend depuis le début des opérations Serval puis Barkhane : les conflits actuels du Mali, du Burkina Faso et du Niger ne sont pas, dans leur genèse, des guerres jihadistes, mais bien des guerres ethno-historiques sur lesquelles le jihadisme s’est greffé. Les Touareg de Iyad Ag Ghali et les Peul d’Ahmadou Koufa mènent d’abord un combat identitaire, secondairement religieux. L’auteur identifie trois erreurs majeures de la politique française : avoir refusé tout dialogue avec Iyad Ag Ghali, avoir « essentialisé » la question en qualifiant tout porteur d’arme de jihadiste, et avoir globalisé un problème qui appelait au contraire une régionalisation fine. À cela s’ajoute une lecture éclairante des rapports entre pasteurs et agriculteurs, des effets pervers de l’aide au développement sur les équilibres traditionnels, et de la prolétarisation de la jeunesse peul qui alimente les recrutements jihadistes dans le Macina-Soum.
La France a-t-elle besoin de l’Afrique ?
Le numéro s’ouvre par une mise au point chiffrée d’une grande clarté : non, la France n’a pas besoin de l’Afrique sur le plan économique, contrairement à un mythe encore répandu dans une partie de la classe politique et dans la propagande algérienne. Les chiffres sont sans appel : sur les 1 294 milliards d’euros du commerce extérieur français en 2025, l’ensemble des échanges France–Afrique représente seulement 74 milliards d’euros, dont la moitié avec le seul Maghreb. L’Afrique sud-saharienne, soit une quarantaine de pays, ne pèse que 24,5 milliards, dont les deux tiers sont concentrés sur deux États seulement, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Pour mémoire, la France a versé en 2022 près de 5,1 milliards d’euros d’aide publique au développement à cette même Afrique sud-saharienne, et lui a « prêté » 2,8 milliards de plus. La part de marché française y est tombée à 7 %, contre 28 % à la Chine.
Sur l’uranium, autre sujet régulièrement instrumentalisé dans le débat français, Bernard Lugan livre des données factuelles précieuses. Le Niger, qui fournissait 35 % des besoins français durant la décennie 2010-2020, n’exporte plus depuis le coup d’État de juillet 2023. La France, qui détient des stocks d’environ 30 000 tonnes — soit plusieurs années d’autonomie —, importe désormais l’essentiel de son uranium du Kazakhstan, de la Namibie, de l’Ouzbékistan et de l’Australie. À cela s’ajoutent les 210 anciennes mines françaises non exploitées depuis 2001, dont le seul site de Coutras en Gironde contiendrait à lui seul 20 000 tonnes. La fable du « pillage français » de l’uranium nigérien ne résiste pas à un examen sérieux des chiffres.
Algérie : Daniel Lefeuvre et la « Chère Algérie »
Le volet historique du numéro est tout aussi instructif. Bernard Lugan rend hommage à l’historien Daniel Lefeuvre, mort en 2013, dont l’ouvrage Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962) a démontré, archives à l’appui, que la France a financièrement « porté à bout de bras » l’Algérie pendant toute la période coloniale. En 1959, les dépenses françaises en Algérie représentaient à elles seules 20 % du budget national — soit davantage que les budgets cumulés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce. Le quintal de blé algérien était payé 30 à 50 % au-dessus du cours mondial, le vin algérien 58 % au-dessus du vin espagnol, le pétrole algérien 2,08 dollars le baril contre 1,80 dollar au cours mondial. Le surcoût intégral était assumé par le contribuable français, qui voyait en parallèle ses propres engagements d’État dans le domaine routier, hospitalier ou énergétique amputés ou retardés.
L’autre contribution historique de ce numéro, consacrée à l’affaire du trésor du dey d’Alger en 1830, démonte de manière méthodique la propagande algérienne sur le prétendu pillage colossal qu’aurait constitué la prise de la Casbah. L’inventaire officiel détaillé du 17 juillet 1830 s’élevait à 55 683 000 francs de l’époque (environ 456 millions d’euros actuels), dont il faut soustraire les 48,5 millions de francs de coût de l’expédition. Le « bénéfice » réel pour la France n’aurait permis tout au plus de financer la construction de deux à trois frégates. Loin de l’or accumulé en montagnes que fantasment certains discours officiels d’Alger.
Une revue de référence à soutenir
À l’heure où l’analyse géopolitique sérieuse devient une denrée rare dans le paysage médiatique français, L’Afrique Réelle fait figure d’oasis intellectuelle. Aucune publicité, aucun comité de rédaction noyauté par les modes idéologiques, aucune complaisance avec les récits officiels d’Alger, de Kigali ou de Paris. Bernard Lugan, africaniste de formation, professeur de longue date à l’École de guerre, auteur d’une trentaine de livres sur le continent (Histoire de l’Afrique, Atlas historique de l’Afrique, Les Guerres d’Afrique, Histoire du Sahel, Histoire de la Libye, Rwanda, un génocide en questions, et bien d’autres), met à disposition de ses lecteurs un travail d’investigation et de mise en perspective qui n’a aucun équivalent dans la presse francophone.
L’abonnement annuel — 60 euros pour douze numéros, soit cinq euros par mois — constitue, à l’évidence, l’un des meilleurs investissements possibles pour quiconque veut comprendre l’actualité d’un continent dont les bouleversements actuels (basculement sahélien, retrait français, montée russe et chinoise, démographie galopante, pressions migratoires) rejailliront mécaniquement sur l’Europe et sur la France dans les années à venir. Une formule biennale 2025-2026 à 75 euros et une intégrale des 204 numéros publiés depuis 2010 à 200 euros sont également proposées.
Pour s’abonner : www.bernard-lugan.com ou par courrier à Bernard Lugan, BP 32, 03160 Bourbon-l’Archambault.
À l’heure où la France perd les unes après les autres ses positions africaines sans qu’aucun débat public sérieux n’ait lieu sur les causes profondes de ce décrochage, lire L’Afrique Réelle tous les mois constitue un acte de résistance intellectuelle modeste mais salutaire. Une bouée de sauvetage face à l’amnésie organisée et au formatage médiatique. Avis aux amateurs de pensée libre.
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