– « On est vus comme des traîtres » : ces lycéens qui résistent à l’effet de groupe

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#webtube : À rebours des autres lycéens, ils refusent les blocages, dénoncent les pressions et la récupération politique. « On est vus comme des traîtres. » Aubin D., 17 ans, membre de l’UNI Lycée et élève de terminale au lycée Raymond-Queneau d’Yvetot, à vingt-cinq minutes de Rouen, décrit sans détour la place qu’occupent, dans leur propre établissement, les lycéens qui refusent de rejoindre le mouvement de blocage. Ce matin-là, sur trente élèves, seulement dix se sont rendus en classe. Devant les grilles, « cinq à six cents personnes », selon son estimation, des élèves d’autres établissements, mais aussi des jeunes venus de la cité voisine, à dix minutes à pied. « Même si on a accès aux cours, il y a une majorité d’élèves qui restent devant et qui attendent les violences », nous confie-t-il. « Dans de nombreuses villes, surtout les grosses villes, c’est un blocage total et personne ne peut rentrer. »

Autour de lui, le mouvement s’est durci. À Rouen, le lycée Blaise-Pascal a brûlé. À Nantes, c’est le lycée Nelson-Mandela, inauguré il y a douze ans pour 77 millions d’euros, qui a été incendié. À Marseille, un bus a été caillassé et brûlé, un camion de pompiers a explosé après avoir été incendié, un proviseur et son adjoint ont été aspergés d’essence au lycée Victor-Hugo. Au lycée Paul-Émile-Victor d’Avrillé, dans le Maine-et-Loire, des ordinateurs ont été volés. À Paris, une policière a été isolée, coursée puis mise à terre par un groupe de jeunes bloqueurs. Près d’un millier d’interpellations ont eu lieu en seulement quelques jours, dont 440 mardi et 625 mercredi, pour des faits de dégradation ou de violence, selon des sources policières. D’après le journaliste Amaury Brelet, les forces de l’ordre auraient reçu la consigne de ne pas utiliser de gaz lacrymogène à Paris et de ne pas « intervenir » face aux blocages.

Dans l’établissement d’Aubin D., la situation reste, à l’échelle du mouvement, mesurée : « pétards, fumigènes », pas de dégradations majeures, une présence policière qu’il juge « limitée » malgré quelques élèves grimpés sur les préaux. Ses camarades grévistes ont simplement fait quelques remarques. Mais la pression, dit-il, se joue ailleurs, dans le regard des autres, dans l’adhésion silencieuse qu’impose le nombre : « Je ne dirais pas que tout le monde suit le mouvement de blocage, mais soit les lycéens suivent, soit ils ne disent absolument rien et baissent les yeux. » Lui a choisi de ne rien dire non plus, en public.

« Si cela continue, on part sur un Mai 68 »

Ce qui le pousse à rester en retrait du mouvement, Aubin le formule sans détour : « la récupération politique » et « les violences ». « Ce sont des proviseurs qui sont passés à tabac, des membres du personnel, des profs, c’est le chaos. » Il cite Louis Boyard, figure des blocages, La France insoumise et le syndicat Union syndicale lycéenne (USL), implanté dans son établissement, qui organise des « appels quotidiens » à la grève et diffuse des tutoriels sur les réseaux sociaux pour apprendre à bloquer un lycée ou une université. « La France insoumise s’accapare carrément l’événement », nous confie le jeune Normand. La proximité du parti avec le mouvement a d’ailleurs encore été prouvée aujourd’hui : Ritchy Thibault, ancien collaborateur parlementaire de la députée insoumise Ersilia Soudais, a été filmé en train d’appeler à « mettre le feu à l’Élysée ».

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Devant le lycée d’Aubin, le syndicat Force ouvrière interviewait ce matin les bloqueurs pour « récupérer le buzz ». Aucun syndicat, aucun élu d’extrême gauche n’a pour autant appelé au calme : alors que le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, réaffirme que « la violence peut être légitime », Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, s’est contenté d’exhorter les établissements à faire cours en distanciel « lorsque des dégradations ou des blocus » empêchent l’accueil des lycéens.

« Siamo tutti antifascisti », « ACAB », « la jeunesse emmerde le Front national » : les mots d’ordre scandés devant les lycées ont, pour beaucoup, cessé de renvoyer aux revendications initiales sur le manque de moyens. Demander des établissements en meilleur état et incendier un lycée construit il y a douze ans pour 77 millions d’euros relève d’une continuité qu’Aubin, lui aussi, ne cherche plus à établir. « Ils savent qu’on a prochainement 18 ans, qu’on est jeunes et ils veulent rendre leur parti et leurs idées attractifs. » Chez lui, c’est une conviction partagée en famille, ses parents y voient « des gamins qui n’ont rien vu de la vie et qui veulent simplement faire du bruit ». Il espère que la situation s’apaisera, mais estime que « si cela continue, on part sur un Mai 68 ».

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