– De Gaulle avant de Gaulle

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#webtube : Avais-je déjà lu Le Fil de l’épée, de Charles de Gaulle, paru en 1932 ? Je ne saurais le dire. Mais après avoir vu le film en deux parties, La Bataille de Gaulle, du réalisateur Antonin Baudry, je suis entré dans une petite librairie du Limousin, la clochette de la porte a tinté, et je l’ai commandé. J’ai voulu comprendre pourquoi de Gaulle avait décidé de partir pour Londres en étant persuadé que le combat continuerait, que l’espérance n’était pas morte et que la France était éternelle. Comme le dit Malraux, on ne comprend rien à l’appel du 18 Juin si l’on refuse d’admettre qu’il s’agit d’abord d’un acte irrationnel. On pourrait dire, après la lecture du Fil de l’épée, que de Gaulle a toujours fait confiance à son instinct. À l’instinct, et également à l’intelligence.

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En juin 1940, donc, la guerre n’était pas perdue, elle était, au contraire, gagnée. Malgré le doute, le découragement, la solitude, les trahisons, de Gaulle n’a jamais pensé que la défaite française était irréversible. La première partie de La Bataille de Gaulle le démontre avec efficacité et lyrisme, comme elle souligne le courage hors du commun des 3 700 soldats commandés par le général Kœnig lors de la bataille de Bir Hakeim. Face aux 32 000 hommes de Rommel et à quatre-vingts chars, ils ont tenu. On retrouve le même héroïsme chez les combattants de la 2e division blindée du général Leclerc. À Koufra, l’impétueux militaire à la canne en forme de fusil avait prononcé devant ses « clochards épiques » le serment devenu célèbre : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. »

Le général avant le Général

Pour comprendre l’itinéraire de de Gaulle, général de brigade à titre temporaire, déchu de la nationalité française, condamné à mort en juin 1940, il est nécessaire de lire Le Fil de l’épée, livre court, magnifiquement écrit, où les grands auteurs sont convoqués par l’écrivain-militaire pour donner de la puissance et du relief au propos. Le style peut paraître aujourd’hui démodé, alors que le relâchement syntaxique est admis par les instances officielles qui devraient, au contraire, fortifier les jeunes esprits, mais il ne rate pas sa cible : endiguer les forces nihilistes invitant au renoncement. Il convient même de parler d’écriture, comme le soulignait Dominique de Roux et comme le rappelle, dans sa synthétique préface, Hervé Gaymard : « L’écriture de Charles de Gaulle, c’est l’écriture du destin. Quel destin ? Une intelligence prophétique de l’histoire, prenant à son compte les armes de la liberté la plus grande. » De Gaulle parle à nos tripes et à notre esprit. Leclerc, Kœnig, Catroux, Moulin et tous ceux de « l’armée des ombres » l’ont bien compris. Il emploie le mot qui surclasse tous les autres : liberté. Citons encore Malraux : « J’appelle un homme libre celui qui accepte de se soumettre à ce qui, en lui, le dépasse. »

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À cela, de Gaulle ajoute l’expérience. Il a vu, de l’intérieur, les faiblesses coupables de l’armée française des années trente. Le constat est affligeant : méthodes dépassées, procédés rigides, paperasserie himalayenne, réunions inutiles, élites moisies. Plus généralement, il accuse l’individualisme. « Partout se fait jour, écrit-il avec clairvoyance, le besoin de s’associer. » Il est temps d’ouvrir les fenêtres. Il est temps de voyager « autour de la terre ». Ajoutons qu’il faut réarmer moralement le pays et en finir avec le pacifisme, synonyme de lâcheté. La guerre menace, Hitler tient sa revanche dans sa moustache, son peuple est programmé pour en découdre. À la table familiale, Charles de Gaulle a retenu les phrases du philosophe Bergson à propos de l’intelligence, dont « la nature est de saisir et de considérer le constant, le fixe, le défini, et de fuir le mobile, l’instable, le divers ». Il faudrait également cultiver le mystère qui entoure la personnalité. Tout le contraire de ce que nous faisons actuellement. Nous nous exhibons sur les réseaux sociaux, nous valorisons nos faiblesses, nous prônons l’égalitarisme, nous misons sur l’éphémère, alors que la durée seule apporte la force et la sérénité. « La dictature de la transparence », pour reprendre l’expression de Gaymard, voilà l’ennemi. N’a-t-on pas tendance à mépriser ce que l’on connaît trop bien ? Que pense de Gaulle dans la nuit noire de Goya ? Personne, au fond, ne le sait. Quand les premiers fidèles de la France libre se mettent au garde-à-vous devant la haute silhouette du Général, à Douala, le lieutenant Muracciole comprend que « de Gaulle pleure comme nous ».

Le refus du renoncement

Quand « le temps est hors de ses gonds », de Gaulle est prêt. À trente-sept ans, il avait indiqué la voie à suivre. On l’imagine tendre le bras et dire : « C’est par là. » Il ne tremble pas. Sa volonté est inextinguible. Il croit en son destin, car c’est celui de la France. Il dit non à Pétain, au défaitisme, à la collaboration et à son diabolique engrenage, au déshonneur. Les hommes qui disent oui sont des esclaves.

Je chemine vers la rivière. Le soleil décline lentement derrière la cime des sapins sombres. Il a encore fait très chaud, le soleil dément ressemblait à celui d’Afrique.

Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, préface d’Hervé Gaymard, collection tempus des Éditions Perrin, 160 pages.

Pascal Louvrier , Causeur

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