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#webtube : Il y a parfois des phrases qui passent à la télévision comme passent les trains dans une gare : on les entend, on les oublie et l’on poursuit son chemin. Et puis il y a celles qui méritent que l’on s’arrête.
Celle prononcée par Ayda Hadizadeh, députée socialiste, appartient incontestablement à la seconde catégorie. Invitée dans L’HuMatch, face au député LFI Louis Boyard, elle explique que la bataille culturelle « n’est pas une bataille des idées », mais une bataille pour « prendre le contrôle des cerveaux ». Puis elle précise sa pensée : contrôler la représentation du monde, c’est contrôler les cerveaux…
Voilà donc où nous en sommes.
Des élus de la République parlent désormais de la bataille politique en termes de contrôle des cerveaux.
Et, dans le même débat, Louis Boyard évoque la fermeture de CNews comme l’une des premières mesures qui pourraient être prises.
Il faut prendre ces paroles au sérieux.
Non pas parce que CNews serait une chaîne sacrée. Elle ne l’est évidemment pas. Elle peut être critiquée, combattue, contredite. Ses journalistes peuvent être contestés et ses éditorialistes peuvent être attaqués sur leurs arguments.
C’est précisément cela, la démocratie.
On répond à une idée par une autre idée.
On ne ferme pas une chaîne parce que ses idées déplaisent.
On ne choisit pas pour les citoyens la « bonne » fenêtre par laquelle ils doivent regarder le monde.
On ne décide pas à leur place ce qu’ils doivent entendre avant de former leur propre jugement.
Car le problème n’est finalement pas CNews.
Le problème est beaucoup plus grave.
Le problème est de savoir qui contrôle la fenêtre.
La vieille tentation du pouvoir
Il existe dans toutes les démocraties une tentation permanente : considérer que le peuple ne pense correctement que lorsqu’il pense comme vous.
Cette tentation est particulièrement dangereuse lorsqu’elle s’empare de ceux qui prétendent défendre le peuple.
Car le citoyen devient alors un être qu’il faudrait protéger de certaines idées.
On commence par expliquer que telle chaîne est dangereuse.
Puis qu’elle désinforme.
Puis qu’elle manipule.
Puis qu’elle empoisonne le débat public.
Et finalement arrive la conclusion logique : puisqu’elle est dangereuse, supprimons-la.
C’est ainsi que meurent les libertés : rarement dans un grand fracas. Plus souvent par une succession de petites justifications présentées comme raisonnables.
Le mot qui devrait nous faire trembler
« Contrôle des cerveaux. »
Il faut revenir à cette expression.
Elle n’est pas anodine.
Une bataille politique devrait être une bataille pour convaincre. Une bataille culturelle devrait être une confrontation entre des visions différentes de la société.
Mais une bataille pour prendre le contrôle des cerveaux appartient à une tout autre logique.
Car si quelqu’un veut contrôler les cerveaux, il doit nécessairement contrôler, au préalable, ce qui entre dans ces cerveaux.
Les images.
Les journaux.
Les livres.
Les émissions.
Les réseaux sociaux.
Les chaînes de télévision.
Et, pourquoi pas demain, les écoles ?
La question n’est donc pas de savoir si l’on aime CNews.
La question est de savoir si nous acceptons qu’un responsable politique puisse considérer qu’une partie des citoyens doit être privée d’un média parce que celui-ci ne présente pas le monde comme il le souhaiterait.
Une précision importante
Soyons honnêtes : Louis Boyard n’a pas déclaré que « fermer CNews permettrait de contrôler les esprits » dans les termes qui circulent aujourd’hui.
Ce serait lui faire dire ce qu’il n’a pas dit.
Il a en revanche participé à un débat dans lequel la stratégie concernant CNews et sa fermeture sont explicitement évoquées, tandis que sa partenaire de débat, Ayda Hadizadeh, parle du « contrôle des cerveaux ».
Cette nuance est essentielle.
Parce qu’un article sérieux n’a pas besoin de trafiquer les citations pour être violent.
Les faits suffisent.
Et CNews dans tout cela ?
CNews n’a pas besoin d’être défendue comme une chapelle.
Elle doit simplement bénéficier du même droit que les autres médias : exister.
Si elle raconte des bêtises, démontrons-les.
Si elle ment, prouvons-le.
Si un journaliste franchit la ligne rouge, qu’il soit sanctionné dans le respect du droit.
Si un éditorialiste dit une énormité, répondons-lui.
Mais fermer une chaîne parce qu’elle dérange une partie de la classe politique serait une tout autre affaire.
Cela signifierait que le citoyen français n’est plus considéré comme suffisamment adulte pour regarder un programme, entendre plusieurs opinions et décider lui-même de ce qu’il en pense.
Le paradoxe est extraordinaire
Ceux qui prétendent défendre l’intelligence du citoyen finiraient par lui retirer le droit de choisir ses sources d’information.
Ceux qui parlent sans cesse d’émancipation finiraient par expliquer au peuple ce qu’il doit regarder.
Ceux qui dénoncent la concentration des médias voudraient supprimer un média devenu populaire précisément parce qu’il ne ressemble pas aux autres.
Et ceux qui prétendent combattre la propagande pourraient finir par pratiquer ce qu’ils dénoncent eux-mêmes : la sélection politique de ce qui doit être montré et de ce qui doit être caché.
Il y a là une contradiction qu’il serait criminel de laisser passer.
La liberté n’est pas confortable
La liberté d’expression n’a jamais consisté à donner le droit de parler uniquement aux gens avec lesquels nous sommes d’accord.
C’est même exactement l’inverse.
Elle protège d’abord les opinions qui dérangent.
Celles qui choquent.
Celles qui énervent.
Celles que l’on juge absurdes.
Et même celles que l’on déteste.
Sinon, ce n’est plus une liberté.
C’est une permission.
Or une permission peut toujours être retirée.
Aujourd’hui CNews…
Il faut donc poser tranquillement la question suivante à ceux qui souhaitent sa disparition :
Après CNews, ce sera qui ?
Une autre chaîne ?
Un journal ?
Une radio ?
Un site internet ?
Un écrivain ?
Un éditeur ?
Une opinion ?
Car lorsqu’un pouvoir politique commence à considérer qu’il doit déterminer la représentation du monde offerte aux citoyens, la frontière entre convaincre et conditionner devient dangereusement mince.
Et nous devrions tous, quelle que soit notre opinion politique, nous en inquiéter.
La démocratie française n’a pas besoin de citoyens à qui l’on explique quoi penser.
Elle a besoin de citoyens capables de penser par eux-mêmes.
Alors, messieurs et mesdames les politiques, laissez-nous nos cerveaux.
Nous nous chargerons nous-mêmes de les remplir.
Raphaël Delpard, Riposte Laïque
