– Redécouvrir, en bande dessinée, Jeeves, le majordome anglais dans toute sa splendeur

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#webtube : De la maisonnée dont il a la charge, il sait tout des intrigues qui s’y nouent, n’hésitant pas y contrer les mauvais coups. Le génie anglais – car il faut bien qu’il y en ait un – consiste donc en cet aimable second degré et à cette incomparable propension à l’autodérision. Même nos chers amis Brittons ne sauraient avoir que des défauts.

L’année dernière, le camarade Richard de Sèze signait un essai pour le moins poilant, De vrais gentlemen – À propos de quelques Anglais, véritable exercice de démolition des grandes figures autoproclamées de la perfide Albion. C’est évidemment d’une mauvaise foi sans nom ; mais comment lui en vouloir ? Sans ce charmant travers, il n’y a pas de pamphlet qui vaille. D’ailleurs, les Anglais ont-ils seulement une âme ? Rien n’est moins sûr. Depuis Jeanne d’Arc et Fachoda, Mers el-Kébir et la guerre de Cent Ans, la bataille de Fontenoy et le gigot à la menthe, il est effectivement permis d’en douter.

Mais nous, Français, sommes tout de même capables de ne pas sombrer dans cette même mauvaise foi. Car l’Angleterre n’a pas, non plus, engendré que des abominations : Shakespeare et Mr. Bean, les Beatles et Sherlock Holmes, Eric Clapton et James Bond, Chapeau melon et bottes de cuir. Rien que pour cela, beaucoup leur sera pardonné. Et puis, il y a aussi P.G. Wodehouse et son Jeeves, valet de chambre qui n’est pas sans rappeler notre Scapin national. Un Jeeves qui vient d’être adapté en bande dessinée.

Le domestique qui ne dit rien mais qui sait tout…

Jeeves, c’est le majordome anglais dans toute sa splendeur. Au service d’un noble passablement nigaud, le très oisif Bertram Wooster, il déploie des trésors de malice ; tel le Scapin plus haut cité. De la maisonnée dont il a la charge, il sait tout des intrigues qui s’y nouent, n’hésitant pas y contrer les mauvais coups.

À ce sujet — [LIVRE] Richard de Sèze désosse les « héros » anglais, jusqu’à Winston Churchill !

Dans le livre qui nous occupe, il se trouve au cœur d’une sombre machination entre parieurs de la haute société, lesquels misent des fortunes sur le curé susceptible d’assommer ses ouailles avec le sermon qui sera le plus long le prochain dimanche. Ce n’est pas très catholique, mais comme il s’agit d’anglicans, l’irrévérence est vénielle. Notons que le texte d’origine est parfaitement respecté par le scénariste Laurent-Frédéric Bollée et que le dessin de Béja s’inscrit dans les pas de son très anglophile confrère Floc’h. Soit un trait épuré rappelant aussi la ligne claire du Belge Edgar P. Jacobs, le père de Blake et Mortimer, tout en tweed et velours côtelé. Bref, le jus d’origine est au rendez-vous. Les auteurs ne pouvaient faire moins. Mais, par les temps qui courent, ce n’était pas forcément couru.

P.G. Wodehouse traverse la Seconde Guerre mondiale comme un touriste…

Il y a, dans cette bande dessinée, cette nonchalance hautement réjouissante, marque de fabrique de Pelham Grenville Wodehouse, dont la personnalité mérite qu’on s’y arrête, le temps de quelques lignes. Né en 1881 et décédé en 1975, il vient, non point de l’aristocratie, mais de la grande bourgeoisie industrieuse. Son dilettantisme ne le pousse guère au labeur. Comme s’il se moquait un peu de tout. Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, il végète dans sa villa du Touquet, regardant passer les tourments de l’Histoire, telle une vache le ferait d’un train. C’est donc tout naturellement qu’il se fait attraper par les envahisseurs, direction les camps de prisonniers. Là, il distrait ces derniers en leur jouant des sketchs de sa composition. Même ses geôliers en rigolent, l’invitant à les interpréter de nouveau sur les radios allemandes. Ce qu’il accepte et ce qui lui vaudra l’opprobre au sortir du conflit. Parmi ses rares défenseurs, on comptera l’immense écrivain Evelyn Waugh, tenu pour équivalent, en matière de génie comique, d’un George Bernard Shaw, et de George Orwell, qu’on ne présente plus.

Ce détachement, si ce n’est cette inconscience vis-à-vis des bouleversements de son époque, on les sent dans l’œuvre de P.G. Wodehouse, et de la manière dont il se dépeint en creux, dans les quinze livres consacrés à Jeeves : Bertram Wooster, c’est lui.

Le génie anglais – car il faut bien qu’il y en ait un – consiste donc en cet aimable second degré et à cette incomparable propension à l’autodérision. Même nos chers amis Brittons ne sauraient avoir que des défauts.

Nicolas Gauthier, dans BV

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