– Qui est le tueur au bigos ?

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#webtube : Monsieur Nostalgie continue sa saga de l’été consacrée à sa Bédéthèque idéale. Il nous fait découvrir ce dimanche les enquêtes du commissaire Raffini de Rodolphe et Jacques Ferrandez. La première d’entre elles se situe dans un Paris d’après-guerre peuplé de Citroën Traction et d’un mystérieux tueur au « bigos ». La ville a peur…

La noirceur va si bien à Paris. Les rues sont sombres. Les murs suintent d’une étrange atmosphère. La capitale se réveille tout juste d’un long cauchemar. Le bruit des bottes est dans toutes les têtes. Les histoires d’Occupation font toujours la une des journaux. Les hommes refont, peu à peu, surface ; malgré tout, ils tentent de retrouver un semblant d’humanité et d’oublier. Ils sortent, dînent au restaurant et rentrent tard chez eux. Et puis, une série de meurtres sanglants, incompréhensibles, cruels, des griffures « animales » sur le corps des victimes et une croix en guise de signature vont installer la psychose, à la tombée de la nuit.

Paris tremble. Le commissaire Raffini et les inspecteurs Morlaine et Simon se lancent à la recherche de celui qu’ils appellent L’Homme au bigos, premier tome qui sera suivi par « Le Maître de la nuit ». Cette aventure en deux volets est l’œuvre commune du scénariste Rodolphe, que l’on présente ainsi, dans l’édition originale de 1980 aux éditions Les Humanoïdes Associés, collection Métal Hurlant : « fanatique du papier, libraire et auteur d’une biographie de Stevenson ». Jacques Ferrandez, le dessinateur, est quant à lui issu des Arts déco de Nice. Ses hobbies sont les bains de minuit et la confection de pizzas. Le jeune tandem est photographié à côté d’une Traction, modèle utilisé par la Police judiciaire, dans le rabat de la couverture d’une bande dessinée qui valait moins de 30 francs à la FNAC au début des années 1980.

Paris, terrain de chasse du fantastique

Le premier album de Rodolphe et Ferrandez se classe dans une catégorie néo-polardeuse où l’action policière baigne dans une brume fantastique. Le mystère s’épaissit à mesure que l’enquête piétine et que les rêves l’emportent sur la raison des protagonistes. Nous sommes à cheval entre l’enquête académique et une onde méphitique. D’apparence classique, proche d’un Maigret, certes plus agile physiquement et véloce dans ses interpellations, Raffini sonde, comme le héros de Simenon, les cœurs et le passé des victimes. Ce tueur semble inarrêtable. Il se joue de la Police avec une rapidité irréelle. Et pourquoi utilise-t-il une sorte de croc à trois griffes qui défigure les victimes et terrifie l’opinion publique ? L’éditeur classait cette série « entre Judex et Fantômas ». Y aurait-il une société secrète du bigos ?

Raffini, limier en chef, imper de circonstance et galurin d’époque, semble totalement perturbé par cette violence : il en perd même le sommeil. Zéro mobile. Des victimes choisies au hasard. La cruauté du geste. Aucune logique. Le mal serait-il de retour ? L’assassin a-t-il déjà tué par le passé ? C’est là que le spécialiste des archives, Gérard Mevel, trouve une concordance dans une vieille affaire paysanne datant de 1926 et se déroulant à Montbaziac, dans l’Aveyron. « Une dizaine de personnes y ont laissé leur peau. Sans parler de fermes incendiées et des histoires de bétail », dit-il à Raffini. « Quel rapport avec notre affaire ? » s’impatiente le flic. « Il y a l’arme […] Figure-toi que tous les meurtres ont été commis avec la même arme… un outil de sarclage. Une espèce de croc à deux dents… que les paysans de Montbaziac appellent bigos. Oui, je sais que tu t’occupes davantage de tridents, mais que veux-tu, les traditions se perdent. Il y a peut-être maintenant des bigos à trois dents », répond-il, satisfait du trouble jeté.

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Rodolphe et Ferrandez collaboreront encore sur deux autres affaires sordides, Villa ténèbre et Martin squelette, puis, à partir d’Étrangère au paradis, la série sera toujours signée au scénario par Rodolphe, mais le dessin incombera désormais à Christian Maucler. L’Homme au bigos est notre mauvaise conscience, celle qui hante tous les autres hommes. C’est pourquoi on se souvient encore longtemps de lui et de cette couverture souple dans notre bibliothèque : l’ombre du tueur planant au-dessus d’un immeuble haussmannien et cette Traction, phares allumés, qui nous indiquent que les loups sont toujours dans Paris.

Thomas Morales, Causeur

L’Homme au bigos, Jacques Ferrandez et Rodolphe, Les Humanoïdes Associés, 1980, 48 pages.

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