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#webtube : Il y a des livres qui commentent l’actualité. Il y en a d’autres qui, comme un sismographe, enregistrent les fractures avant que le sol ne cède. Le Chaos qui vient, de Peter Turchin, appartient clairement à la seconde catégorie. Cet essai, et un long entretien dans Le Figaro, offrent l’occasion de mesurer à quel point la France d’aujourd’hui illustre, presque trait pour trait, les mécanismes que le chercheur américain a mis au jour.
Turchin n’est pas un essayiste de plus. Biologiste reconverti en historien « cliodynamicien », il a passé des années à constituer d’immenses bases de données sur les cycles de violence politique à travers les siècles et les civilisations. Son constat : les sociétés ne basculent pas dans le chaos par hasard ou par la seule faute de quelques hommes. Elles obéissent à des régularités statistiques. Et la variable centrale, celle qui précède presque toujours les périodes de troubles majeurs, s’appelle la surproduction d’élites.
Quand trop de diplômés se disputent trop peu de places
Dans une société stable, le nombre de candidats au statut élevé et le nombre de positions réellement disponibles restent à peu près en équilibre. Lorsque les universités et les grandes écoles déversent des cohortes de jeunes bien au-delà de ce que l’économie et l’État peuvent absorber, le ressentiment s’installe. Ce ne sont pas d’abord les plus pauvres qui menacent l’ordre, mais ces élites déclassées qui, n’ayant plus rien à attendre du système, se mettent à le saper de l’intérieur.
La France est un cas d’école. Notre enseignement supérieur produit chaque année des milliers de jeunes , notamment dans les sciences humaines1, souvent de niveau intellectuel et culturel médiocre, qui se heurtent à un marché du travail saturé, à une mobilité sociale en panne et à des perspectives de plus en plus étroites. Turchin le rappelle : la France n’a pas connu de grandes révolutions populaires au sens strict depuis le XIXe siècle. En revanche, ses crises majeures – de la Fronde à 1789, 1830 et 1848 – ont toujours été portées par des élites frustrées : nobles appauvris, avocats sans cause, journalistes en quête de gloire. Les Gilets jaunes, malgré l’image d’une révolte populaire, s’inscrivent selon lui dans la même logique : symptôme d’élites incapables de maintenir la cohésion parce qu’elles sont elles-mêmes rongées de l’intérieur.
L’intelligence artificielle, accélérateur de déclassement
Ce que Turchin ajoute, et qui rend son analyse particulièrement actuelle, c’est le rôle de l’intelligence artificielle. En automatisant non seulement les tâches manuelles mais aussi une part croissante des emplois intellectuels et d’encadrement, l’IA s’attaque précisément aux débouchés naturels des diplômés. Le déclassement cesse d’être une tragédie individuelle pour devenir un phénomène de masse. Des générations entières se retrouvent condamnées à des vies professionnelles inférieures à leurs aspirations, tandis que le sommet de l’État et de l’économie se referme sur un cercle de plus en plus restreint. La méritocratie républicaine se transforme en machine à fabriquer de la frustration. Et cette frustration, prévient Turchin, ne se contentera pas d’exutoires pacifiques.
La crise budgétaire, le détonateur classique
La surproduction d’élites ne suffit pas. Il lui faut un détonateur. Ce détonateur, c’est la crise des finances publiques. Après des décennies de dépenses sans frein, l’État français n’a plus les moyens de ses promesses. Dette au-delà de 110 % du PIB, déficits chroniques, incapacité à réformer face à la rue et aux corps intermédiaires : le parallèle avec la France de 1789 est troublant. À l’époque, la monarchie, coincée entre l’urgence budgétaire et la résistance des privilégiés, avait fini par convoquer les États généraux. Aujourd’hui, les gouvernements successifs promettent, reculent, et la machine administrative – qui emploie elle-même une grande partie de ces diplômés excédentaires et peu productifs– bloque toute rationalisation.
La France, terrain d’élection de la désintégration
Centralisation jacobine, hypertrophie de l’État, clivages idéologiques virulents, absence de culture du compromis : tout cela fait de l’Hexagone un laboratoire privilégié des cycles de désintégration politique décrits par Turchin. Gilets jaunes, émeutes urbaines, décomposition du paysage politique, radicalisation des discours, impuissance chronique de l’exécutif… Ce n’est pas une succession d’accidents. C’est la même mécanique que celle observée dans l’Empire romain, Byzance, la France des Bourbons ou l’Angleterre des Tudor. À chaque fois, surproduction d’élites et crise financière ont précédé de peu les grands chocs.
Turchin se défend d’être un prophète de malheur. Il se contente de regarder les données. Et ces données disent que nous ne traversons pas une simple « crise de régime » ou un moment d’incertitude passager. Nous sommes entrés dans la zone où les sociétés doivent choisir entre la métamorphose et l’effondrement.
Le Chaos qui vient n’apporte aucune consolation. Il offre en revanche une grille de lecture d’une lucidité rare à ceux qui croient encore que la démocratie libérale est un acquis définitif et que la violence politique appartient au passé.
Dans ces périodes de chaos où les mécanismes délibératifs de la démocratie libérale se grippent le pouvoir peut être pris par une minorité bien organisée issue de la petite bourgeoisie. Or les relais de pouvoirs et les milices de la fraction de gauche de celle -ci sont les plus nombreux et les mieux organisés. En face il faut bien reconnaître que le camp patriote et en situation de faiblesse.
Peter Turchin, Le Chaos qui vient. Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique, Le Cherche Midi, 2024 (poche), 416 pages.
Jean Lamolie, Riposte Laïque
1Les sciences humaines à l’Université : le gaspillage public qui nourrit l’extrême gauche : https://ripostelaique.com/les-sciences-humaines-a-luniversite-le-gaspillage-public-qui-nourrit-lextreme-gauche/
