. L’ampleur des dégâts : Marc Eynaud dresse le bilan au scalpel de neuf années de macronisme

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#webtube : Neuf ans. Deux quinquennats. Et un bilan que Marc Eynaud, journaliste diplômé en sciences politiques, a voulu sortir du brouillard des récits officiels pour le confronter aux faits. Dans L’ampleur des dégâts, 2017-2026 — le vrai bilan d’une présidence, paru en février 2026 aux éditions l’Artilleur, il décortique méthodiquement ce que la communication macroniste a soigneusement évité de dire : l’état réel de l’économie, de l’emploi, de l’immigration, de la souveraineté, des services publics. Chiffres à l’appui, sans concession mais sans procès d’intention, il répond à la question que beaucoup de Français se posent : comment un président élu sur la promesse d’efficacité et de modernité a-t-il pu susciter autant de désillusion ? Et surtout — la France peut-elle encore redresser la barre ? Entretien.

Breizh-info.com : Dans votre livre, vous parlez d’un « vrai bilan » : est-ce que cela signifie que celui présenté aux Français depuis 2017 relève davantage du récit politique que de la réalité ?

Marc Eynaud : Lorsqu’une force politique, quelle qu’elle soit, est en mouvement, se met invariablement en place un récit politique. Ce dernier a pour objectif de donner une cohérence à l’ensemble des décisions prises et des actions entreprises. Je n’en fais pas spécifiquement le reproche à Emmanuel Macron et à son entourage. Mais c’est le rôle d’un journaliste de vérifier, a minima, si le récit est raccord avec la réalité. Vous vous doutez bien que si ce livre a vu le jour, c’est parce que la réalité est beaucoup moins reluisante que ce que le récit laisse entendre.

Breizh-info.com : Emmanuel Macron a été élu sur la promesse d’efficacité et de modernité. Comment expliquez-vous que, neuf ans plus tard, le sentiment dominant soit celui d’un déclassement et d’une perte de contrôle ?

Marc Eynaud : L’élection d’Emmanuel Macron a été, au moins en 2017, un immense malentendu. On l’a sans doute oublié, mais il y avait un véritable vote d’adhésion, renforcé, il est vrai, par l’effondrement de Marine Le Pen lors du débat d’entre-deux-tours. Emmanuel Macron s’est présenté comme un candidat qui avait un bon diagnostic sur l’état de la France (cf. son livre-programme). Il a été élu sur la promesse d’en finir avec les partis politiques et les vieux clivages. En bref, un président rassemblant les Français au-delà de ces vieilles luttes stériles. Un peu dans l’esprit originel de la Constitution incarnée par le général de Gaulle. Mais, contrairement à son lointain prédécesseur, Emmanuel Macron n’aura jamais eu le souci de sa propre légitimité.
Enfin, il a été élu aussi sur une promesse libérale, l’imposant comme le candidat des actifs, porté par son image de « Mozart de la finance ». On a vu le résultat, et ce que vous appelez un « sentiment » est hélas une réalité économique, sociale, géopolitique et souveraine.

Breizh-info.com : Vous insistez sur les faits plutôt que sur la personnalité. Mais peut-on vraiment dissocier le bilan politique du style de gouvernance très vertical d’Emmanuel Macron ?

Marc Eynaud : Le pari de ce livre repose justement sur une forme d’abstraction de l’incarnation présidentielle. Parce que d’autres l’ont traitée de manière très complète. Mais aussi parce que jamais un président élu n’aura suscité autant de détestation et de passion. Aussi, j’ai fait le choix du bilan sourcé. Parce qu’au-delà du « président toxique », il y a la réalité d’un pays dont les failles se sont muées en fractures. Au-delà de l’homme qu’il est aisé de détester, il y a un pays ruiné.

Breizh-info.com : Sur l’économie et l’emploi, le pouvoir met en avant des chiffres positifs. Selon vous, s’agit-il d’une amélioration réelle… ou d’un habillage statistique ?

Marc Eynaud : C’est sans doute l’une des données les plus emblématiques de l’enfumage macroniste. On a entendu les élus macronistes pérorer sur les 2,4 millions d’emplois créés depuis 2017. Or, si l’on regarde dans le détail, on s’aperçoit que se cachent dans ce décompte 600 000 emplois « non-salariés, indépendants et auto-entrepreneurs », en résumé les emplois créés par la fameuse ubérisation. Depuis 2017, le nombre d’indépendants a progressé de 21 %, contre seulement 3 % en moyenne dans la zone euro. Mais le revenu moyen d’un auto-entrepreneur en 2024 est d’un peu plus de 500 euros par mois… Reste 1,8 million d’emplois. Mais là encore, 600 000 d’entre eux correspondent à des contrats d’apprentissage. Si cela permet à des jeunes d’accéder plus facilement à l’emploi, c’est aussi un dispositif coûteux. Il coûte entre 25 et 30 milliards d’euros par an à l’État. Dernier volet : la fonction publique.

D’après l’Observatoire Hexagone, les effectifs ont augmenté de 190 000 agents depuis 2017. Nous sommes loin de l’engagement du candidat Macron, qui promettait la suppression de 120 000 postes. Donc, sur ces 2,4 millions d’emplois créés, environ 60 % sont à fortement relativiser. D’autant que le décrochage du PIB laisse à penser qu’une grande part des emplois objectivement créés n’ont pas spécialement enrichi leurs bénéficiaires.

Breizh-info.com : L’immigration est l’un des angles forts de votre analyse. Pourquoi estimez-vous que le macronisme n’a jamais réussi à définir une ligne claire sur ce sujet ?

Marc Eynaud : Parce que derrière cette promesse de nouveau monde se cache un logiciel ringard. Malgré sa relative jeunesse, Macron appartient à cette vieille génération sociale-démocrate qui s’accroche encore à la mondialisation heureuse et à la « chance » créée par le brassage des cultures et les sociétés cosmopolites. Le président élu et les siens sont passés en quelques années du multiculturalisme heureux à l’incapacité d’appréhender les conséquences civilisationnelles qu’une telle politique allait engendrer. On a quand même fait entrer, en 2024, un nombre d’immigrés légaux supérieur à la population de la métropole de Nice. À cet incompréhensible bouleversement sociétal, à cette submersion migratoire volontaire, aux violences engendrées par ce changement de population, Mélenchon donne un but. Il en propose une grille de lecture idéologiquement cohérente et optimiste. Là où les macronistes paraissent dépassés et incapables d’assumer cet état de fait, les Insoumis le font paraître inéluctable, volontaire, voire souhaitable. Prise à son propre piège progressiste, comme une voiture lancée dans une pente, l’ex-majorité est condamnée à deux choix : accélérer vers sa gauche ou freiner jusqu’à casser le moteur.

Breizh-info.com : Vous évoquez une forme de « synthèse » entre droite et gauche qui aurait finalement aggravé les problèmes. Est-ce que le dépassement du clivage gauche-droite était, dès le départ, une illusion ?

Marc Eynaud : Oui. Cela s’est vu lors du premier quinquennat, dès les débats sur la première loi immigration. Avec un groupe composé pour un tiers d’anciens socialistes, un tiers d’anciens LR et un tiers de « société civile », Emmanuel Macron et son gouvernement verront le groupe exploser. Au fond, Macron n’a pas aboli le clivage droite-gauche, mais il l’a enfermé dans son propre groupe. D’où l’impossibilité d’avoir une ligne et, surtout, l’opportunité pour LFI et le RN de démultiplier leur force politique. Oui, ce fut une illusion, mais celle-ci a volé en éclats en 2022. Cela fait quatre ans que les lambeaux de la macronie passent d’une béquille à l’autre sans jamais se stabiliser. Le groupe macroniste est passé en sept ans de majorité absolue à majorité relative, pour finir comme une composante minoritaire d’un socle commun lui aussi minoritaire. Bravo l’artiste !

Breizh-info.com : Vous suggérez que le macronisme a libéré un espace pour les oppositions dites « extrêmes ». Est-ce l’échec d’une stratégie… ou une conséquence logique de ce positionnement central ?

Marc Eynaud : Une conséquence logique et souhaitée. En se positionnant lui-même à l’extrême centre, Emmanuel Macron a joué à fond la carte des blocs : le camp de la raison face aux extrêmes. À court terme, cela a fonctionné pour lui. Il a réussi à se faire réélire en 2022 sur cette promesse, pour ne pas dire ce chantage : lui contre le chaos. Mais ce calcul n’est bon que si le centre est majoritaire. Or, il est aujourd’hui écrasé entre l’ultra-gauche et la droite nationale. Une situation qui l’oblige à chercher une respiration… au PS et chez LR, c’est-à-dire chez les deux forces politiques qu’il a tenté de mettre à mort. La passation de pouvoir entre Attal, dauphin fauché en plein élan, et Michel Barnier, vieux dinosaure que tout le monde croyait éteint, aura été le symbole de cet essoufflement tactique.

Breizh-info.com : À vous lire, le macronisme apparaît comme un mouvement sans enracinement durable. Est-ce, selon vous, la preuve qu’il s’agissait avant tout d’un projet personnel ?

Le macronisme n’a été qu’un mouvement destiné à porter Emmanuel Macron au pouvoir. Lorsque ce dernier a été réélu en 2022 sans possibilité de se présenter pour un troisième mandat, il en a acté l’obsolescence. C’est ce qui a pu motiver sa décision de dissoudre en 2024. L’avenir de ses proches ne le concernait plus, et la résurrection ou non de ses concurrents n’était plus son affaire. Voire, ils le servent. Car cela complique singulièrement la tâche d’un successeur dont il rejette l’idée.

Breizh-info.com : Vous évoquez l’hypothèse d’un retour d’Emmanuel Macron en 2032. Faut-il comprendre que cette décennie n’est, au fond, qu’un acte dans une stratégie politique plus longue ?

Emmanuel Macron a, en quelques mois, nommé Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel et envoyé Amélie de Montchalin à celle de la Cour des comptes. Il n’a aussi rien fait pour se créer un successeur, car ce dernier serait le meilleur moyen de se barrer la route pour un retour en 2032. Je ne saurais vous dire si Macron a un plan dans la tête, mais sa résolution à continuer d’exercer le pouvoir est certaine. Peut-être, pour revenir à vos premières questions, faudrait-il s’en tenir à la personnalité d’Emmanuel Macron ? Cette aventure présidentielle est une aventure solitaire. Une trajectoire vue comme une performance. Un retour au pouvoir en 2032 s’inscrit pleinement dans cette vision.

Breizh-info.com : Dernière question : après neuf années que vous jugez largement négatives, la France est-elle encore en mesure de redresser la barre… ou a-t-on déjà basculé dans une crise durable ?

Marc Eynaud : Les dix ans d’Emmanuel Macron n’ont pas créé le chaos ni provoqué le décrochage français à eux seuls. Mais ces deux quinquennats ont accéléré et aggravé des failles déjà existantes. La France peut redresser la barre, et personne n’est condamné d’avance au déclin. Il faudrait pour cela un renversement de table total. Mais plus nous attendons, plus le remède sera brutal. Il faut en finir avec l’immigration, briser l’accoutumance à la dépense publique, remettre la responsabilité individuelle au cœur du projet social, « détotémiser » l’État de droit… C’est possible, mais existe-t-il une telle volonté politique et, surtout, une majorité d’électeurs ?

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