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#webtube : Parmi les nombreuses bandes dessinées portant sur la première guerre mondiale, la dernière publiée est consacrée à la bataille de la Marne. Le dessinateur Victor Lepointe entend ainsi illustrer la pensée de Charles Péguy.

Août 1914. Suite à l’ordre de mobilisation générale, les quais de la gare se remplissent de soldats prêts à en découdre avec l’Allemagne. Ils sont persuadés que la victoire sera rapide. Le jeune lieutenant Henri de Maury, du 24e Régiment d’Infanterie Coloniale, et Adrien, simple soldat à peine sorti de l’adolescence, partent au front sans se connaître. Ils s’imaginent une guerre courte et victorieuse.
Mais les troupes allemandes entrent en Belgique puis en France. L’armée française bat en retraite. Paris est menacée. Henri, pétri de droiture et de patriotisme, est fier de partir au combat. Le 6 septembre, Henri et ses hommes n’ont toujours pas vu l’ennemi. Sans savoir qu’ils participent à la bataille déterminante de la Marne, ils progressent à travers la campagne du côté de Vitry-le-François. Au loin, on entend le bruit du canon. Ils comprennent qu’ils s’approchent enfin de la zone de combat. Henri entend bien que ses hommes obéissent aux ordres, même s’ils leurs semblent périlleux. Mais sa troupe est décimée par les canons allemands. Les combats font rage. Ne parvenant pas à percer les lignes françaises, l’armée allemande est alors contrainte au repli.

Né en 1987 à Vitry-le-François, dans la Marne, Victor Lepointe avoue s’être égaré dans un DUT en Techniques de Commercialisation avant de faire une année de formation dans une école d’infographie 3D, pour apprendre les rudiments de la modélisation et de l’éclairage. Puis il travaille, pendant 10 ans, dans une agence lyonnaise spécialisée en image d’architecture avant, enfin, de se lancer dans la bande dessinée. Dès lors, il se lève tous les matins pour se consacrer à sa passion, sans jamais avoir l’impression de travailler. Pour son premier album, son choix se porte sur les combats de la première guerre mondiale en Alsace, peu connus, dans La Guerre des Loups, sorti en 2017. Puis il poursuit son œuvre sur ce conflit avec l’album Après l’orage, en 2021. Il dessine ensuite les aventures d’Ange Leca, journaliste détective dans le Paris inondé de 1910, et enchaine en 2024 avec l’adaptation d’un classique de Marcel Pagnol : César.
Publiés chez Pierre de Taillac, éditeur spécialisé dans l’histoire militaire, ses deux premiers albums ressortent, remaniés et sous un nouveau nom, aux éditions Grand Angle. La Guerre des Loups devient Le tombeau des chasseurs, et Après l’orage s’appelle maintenant Eté 1914.
Dans Eté 1914, Victor Lepointe nous plonge dans les deux premiers mois de ce conflit, avant que celui-ci ne s’enlise dans les tranchées. Il s’intéresse particulièrement à la première guerre mondiale depuis une visite de Verdun. Sa documentation méticuleuse (uniformes, armes…) permet de reconstituer les combats de la bataille de la Marne. Il se focalise sur la bataille du Mont Morêt, près de Vitry-le-François. Il ne cherche pas à expliquer cette bataille, malgré son importance stratégique. Celle-ci se déroule du 6 au 9 septembre 1914. Les troupes franco-britanniques arrêtent puis repoussent les Allemands, mettant ainsi en échec le plan Schlieffen, qui prévoyait l’invasion rapide de la France en passant par la Belgique. Sur le million d’homme de chaque côté, on estime les pertes, dans chaque camp, à près de 250 000 tués, blessés et disparus. Le scénariste nous immerge au sein d’une unité de combattants, pour mieux comprendre leur psychologie. Il entend en effet montrer l’évolution d’un officier, parti au combat la fleur au fusil, mais découvrant la réalité de la guerre.

Le trait réaliste et plein d’élégance de Victor Lepointe montre la fragilité de ces hommes qui voient, peu à peu, leurs certitudes se déliter. Les portraits des soldats sont délicats et fins, mettant en évidence leur fragilité dans cette guerre particulièrement meurtrière. On reste surpris d’apprendre que Victor Lepointe, équipé d’une tablette écran grand format, réalise l’intégralité de ses illustrations sur ordinateur.
Pour cette nouvelle version, il a refait la colorisation. Dans la première version, les planches de combat bénéficiaient d’un somptueux lavis de nuances de beige, de marron et de gris, tandis que d’autres en camaïeu de gris, montrant l’attente des épouses, renforçaient la douceur du récit. Dans cette nouvelle version, les couleurs chaudes estivales tranchent avec les scènes de boucherie : les couleurs et la lumière opposent la beauté de la nature aux horreurs de la guerre.

Cette bande dessinée est parsemée de citations de Friedrich Nietzsche et de poèmes de Charles Péguy, dans des encadrés narratifs. L’album de Victor Lepointe s’inscrit ainsi dans une veine particulièrement littéraire.
La mort d’Henri de Maury, héros de ce récit, rappelle celle de Charles Péguy. Engagé dès la mobilisation d’août 1914, Péguy meurt en effet le 5 septembre, près de Meaux, à la veille de la bataille de la Marne, alors qu’il exhortait ses hommes à ne pas céder un pouce de terre française. Charles Péguy s’exprimait ainsi, en 1913 : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre ».

Kristol Séhec.
Eté 1914. 80 pages. 18,90 euros. Editions Bamboo – Grand Angle.
