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#webtube : L’intelligence artificielle est généralement abordée par la gauche européenne sous quatre angles : les emplois qu’elle menace, l’énergie qu’elle consomme, les œuvres qu’elle pille et les profits qu’elle promet aux géants du numérique. La réponse en découle presque mécaniquement : réglementer, taxer, ralentir, socialiser. Une telle réaction n’est pas seulement défensive. Elle révèle l’embarras d’une famille politique confrontée à une révolution technique qui s’attaque précisément aux médiations collectives sur lesquelles elle avait construit sa puissance depuis le XIXe siècle.
Un bouleversement
C’est tout l’intérêt d’un remarquable article d’Evgeny Morozov publié dans le numéro d’août 2026 du Monde diplomatique. Le mensuel présente lui-même la question en ces termes : comment imaginer un socialisme de l’intelligence artificielle qui ne se bornerait pas à socialiser le capital des entreprises, mais transformerait l’IA en « capacité collective » ? Morozov prend notamment ses distances avec la proposition de Bernie Sanders de transférer une partie massive du capital des géants du secteur vers un fonds populaire.
La question est infiniment plus intéressante que celle de savoir combien de secrétaires, de traducteurs ou de comptables seront remplacés par des algorithmes. Morozov comprend que l’intelligence artificielle bouleverse quelque chose de beaucoup plus ancien : les conditions mêmes dans lesquelles un individu acquiert la capacité de se défendre, de comprendre et d’agir.
Le prolétaire n’a plus besoin du permanent syndical
L’émancipation, dans le grand récit de la gauche, était une entreprise collective. L’individu isolé ne pouvait rien ; organisé, il devenait une force. Il fallait rejoindre le syndicat, la coopérative, la mutuelle, le parti, parfois la cellule. Le savoir politique, juridique et social s’accumulait dans ces institutions avant d’être restitué au militant ou au salarié qui venait demander secours.
Ce récit comporte sa part de vérité et sa part de mythologie. Toutes les conquêtes sociales ne sont évidemment pas sorties des barricades. L’élévation spectaculaire du niveau de vie européen tient aussi à la croissance économique, aux gains de productivité et à des compromis noués entre dirigeants, patrons et salariés. Bismarck, qui n’avait rien d’un révolutionnaire, mit en place dans l’Allemagne des années 1880 des assurances sociales dont l’influence fut considérable. La protection sociale ne fut donc jamais le monopole historique du mouvement socialiste.
L’IA introduit aujourd’hui une rupture d’une tout autre nature. Celui qui ne sait pas contester une décision administrative peut se faire expliquer la procédure. Un locataire peut préparer sa réponse à un propriétaire. Un salarié peut analyser son contrat, un contribuable déchiffrer une réglementation, un malade préparer ses questions avant une consultation. Les résultats ne sont pas infaillibles et exigent contrôle et prudence, mais l’asymétrie entre celui qui sait et celui qui ignore se réduit avec une rapidité extraordinaire.
Le prolétaire contemporain vient de trouver au bout de son clavier un secrétaire, un professeur, un documentaliste et, dans certaines limites, un conseiller juridique. Il ne lui demande ni cotisation, ni fidélité doctrinale, ni présence à une réunion le jeudi soir.
C’est ici que commence le véritable problème politique.
La puissance des organisations de gauche reposait largement sur leur rôle d’intermédiaire. Face à l’employeur, au propriétaire ou à l’État, elles concentraient l’expérience accumulée des conflits précédents. Elles savaient quel formulaire remplir, quelle jurisprudence invoquer, quel fonctionnaire appeler, comment rédiger une réclamation. Le parti fournissait en outre les concepts permettant d’interpréter le monde. L’intelligence artificielle commence à rendre une fraction de ce viatique directement accessible à chacun.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement le permanent syndical qui doit s’inquiéter. Le journaliste, le professeur, le traducteur, le consultant, le fonctionnaire, le juriste et quantité de professions intellectuelles découvrent qu’une part de leur autorité procédait de la rareté de l’information et de la difficulté à l’organiser. La bibliothèque s’est mise à parler et, circonstance aggravante, elle répond à tout le monde.
Quand la machine détruit les médiateurs
Sur ce point, Jacques Ellul avait vu plus loin que la plupart des marxistes. La technique n’est pas seulement, chez lui, un instrument détenu par une classe et dont il suffirait de modifier la propriété pour en changer la nature. Elle tend à constituer son propre système, gouverné par la recherche de l’efficacité. Dans La Technique ou l’Enjeu du siècle, Ellul allait jusqu’à écrire qu’il était « vain de déblatérer contre le capitalisme » si l’on ne comprenait pas d’abord la puissance autonome de la machine.
La gauche demeure pourtant largement prisonnière du vocabulaire de la société industrielle. Elle compte les emplois supprimés, réclame des formations, demande des compensations salariales et réfléchit à la taxation des gains de productivité. Toutes ces questions sont recevables. Elles deviennent dérisoires si elles empêchent de voir l’essentiel : l’IA ne modifie pas seulement le marché du travail, elle redistribue des capacités.
Morozov le comprend fort bien. Les modèles contemporains concentrent une formidable accumulation d’expériences humaines, de textes, de raisonnements, de méthodes et de savoir-faire. Il propose donc, en substance, que cette accumulation cesse d’être seulement appropriée par le capital et soit restituée à la société. Une victoire individuelle contre une administration, un propriétaire ou une entreprise pourrait nourrir un savoir commun dont bénéficierait ensuite celui qui se trouverait dans une situation analogue.
L’idée est intelligente. Elle est même beaucoup plus sérieuse que le socialisme fiscal consistant à laisser fonctionner la machine puis à prélever une part de ses profits. Elle rencontre pourtant un obstacle anthropologique que Morozov paraît sous-estimer.
Son intelligence artificielle appartient déjà au XXIe siècle. Sa conception de la solidarité demeure largement celle du XIXe.
Il suppose qu’une communauté de situation peut redevenir une communauté humaine. Les locataires se regrouperaient parce qu’ils sont locataires, les travailleurs parce qu’ils travaillent, les usagers parce qu’ils rencontrent le même problème. De ces rapprochements circonstanciels naîtraient des institutions capables de recueillir puis de restituer le savoir commun.
Or l’intelligence artificielle pourrait produire exactement l’effet contraire. Pourquoi demeurer membre d’une organisation si l’expérience qu’elle accumule peut m’être transmise sans que je rencontre ceux qui l’ont acquise ? Pourquoi assister à dix réunions si la machine peut me fournir en quelques secondes la solution issue de dix années de contentieux ?
La gauche risque ici de perdre beaucoup plus qu’un répertoire de procédures.
Une permanence syndicale n’était pas seulement une base de données. C’était une table, du café, des disputes, des fidélités, des souvenirs de grève, quelques vieux briscards et des jeunes gens qui apprenaient auprès d’eux. La transmission de l’expérience engendrait simultanément une sociabilité. Le savoir fabriquait du lien parce qu’il fallait rencontrer des hommes pour y accéder.
L’IA dissocie les deux. Elle conserve l’expérience et rend la réunion facultative.
La revanche des appartenances
Cette disparition progressive des médiations ne signifie pourtant pas que l’individu deviendra nécessairement cet atome solitaire que rêvaient certains libéraux. C’est peut-être ici que les réflexions de la Nouvelle Droite apportent une clé que Morozov ne possède pas.
Alain de Benoist rappelait récemment une évidence que le libéralisme comme le marxisme ont eu tendance à sous-estimer : « L’identité est proprement vitale : sans identité on n’est rien. » La formule vaut politiquement parce que les solidarités ne naissent jamais de la seule coïncidence des intérêts matériels. Pour durer, elles ont besoin de mémoire, de confiance, de proximité, d’un langage partagé et du sentiment d’un destin commun.
Le mouvement ouvrier historique lui-même n’échappait pas à cette loi. L’usine rassemblait les hommes, mais elle n’expliquait pas seule leur solidarité. Ils vivaient souvent dans les mêmes quartiers, parlaient la même langue, fréquentaient les mêmes cafés, partageaient des coutumes, des fêtes, parfois une foi et presque toujours un horizon culturel commun. Le syndicat poussait sur un terreau préalable. Il n’avait pas créé de toutes pièces la société sur laquelle il s’appuyait.
Cette évidence devient plus sensible lorsque les sociétés se fragmentent. L’immigration de masse, l’individualisme, la disparition des sociabilités villageoises ou ouvrières et l’État-providence bureaucratique ont contribué, par des mécanismes différents, à affaiblir les anciennes formes d’entraide. La solidarité devient de plus en plus souvent une prestation administrative ou une alliance ponctuelle autour d’un intérêt précis.
Parallèlement reviennent les appartenances que les théories de la modernisation annonçaient condamnées : origine, religion, famille élargie, communauté culturelle, mémoire historique. L’homme hypertechnologique ne devient pas nécessairement post-identitaire. Il peut, au contraire, employer la technologie la plus moderne pour renforcer des fidélités très anciennes.
Guillaume Faye avait tenté de saisir ce paradoxe avec son concept d’archéofuturisme. Il refusait l’alternative simpliste entre retour au passé et fuite progressiste en avant. « Le futur n’est donc pas la négation de la tradition », écrivait-il, mais sa métamorphose et sa régénération.
L’intelligence artificielle pourrait bien être archéofuturiste malgré elle.
Les mêmes outils capables d’universaliser le savoir peuvent permettre à des communautés particulières de se renforcer. Une technologie planétaire n’engendre nullement une humanité homogène. Demain, des individus utilisant les mêmes modèles, les mêmes puces et les mêmes réseaux pourraient vivre dans des univers culturels, religieux et identitaires de plus en plus distincts.
La société qui se profile serait alors fort éloignée du rêve socialiste universel. Elle pourrait ressembler à une mosaïque de communautés utilisant une infrastructure technique commune sans partager pour autant la même vision du bien, de l’histoire ou de l’avenir. Une sorte de libanisation technologiquement assistée : extrêmement moderne dans ses instruments, beaucoup plus archaïque dans ses appartenances.
Une machine à rendre la gauche inutile ?
C’est pourquoi l’intelligence artificielle représente peut-être une menace existentielle pour la gauche beaucoup plus profonde que celle décrite par Morozov. Elle ne lui enlève pas seulement des emplois à protéger. Elle rend moins nécessaires certaines institutions dont la fonction consistait à transformer le savoir collectif en pouvoir individuel.
La vieille proposition socialiste était simple : seul, tu es faible ; rejoins-nous et tu deviendras fort. L’intelligence artificielle répond : explique-moi ton problème et nous allons commencer immédiatement.
La différence est considérable. La gauche historique promettait une émancipation différée, obtenue par l’organisation, la discipline, la solidarité et le rapport de forces. L’IA procure des capacités immédiatement disponibles. Elle n’exige ni Grand Soir ni conscience de classe.
D’où le caractère presque pathétique de certaines réactions contemporaines. En refusant de penser l’intelligence artificielle autrement que comme une nouvelle « ruse du capital », une source d’inégalités ou un danger écologique, la gauche reproduit devant le numérique le réflexe des adversaires de la mécanisation au commencement de l’âge industriel. Elle croit défendre le travail quand elle défend parfois les intermédiaires que la technique rend superflus.
Morozov a donc raison sur un point capital : la gauche ne survivra intellectuellement à l’intelligence artificielle qu’en cessant de raisonner exclusivement en termes de propriété du capital et de redistribution des profits. Là où son analyse demeure insuffisante, c’est lorsqu’il suppose qu’une technique nouvelle pourra ressusciter sous une autre forme les solidarités sociales du monde industriel.
Le problème dépasse finalement le socialisme. L’IA oblige à penser une société dans laquelle une part croissante de la puissance intellectuelle sera directement accessible aux individus, tandis que ceux-ci rechercheront probablement avec d’autant plus de force ce qu’aucun modèle linguistique ne leur fournira : une filiation, une mémoire, une appartenance et des raisons de faire corps.
Pour comprendre ce monde-là, les romans d’Iain M. Banks seront peut-être plus utiles que les vieux manuels d’économie politique. Dans le cycle de La Culture, l’automatisation et l’intelligence artificielle ont déjà rendu largement obsolète la question classique de la possession des moyens de production. La politique ne disparaît pas pour autant. Elle se déplace vers d’autres interrogations : que faire de la liberté, pourquoi agir, quel mode de vie choisir et pour quelles fidélités accepter encore de se battre ?
La gauche européenne est née de la machine industrielle. Elle pourrait mourir de la machine intelligente. Non parce que celle-ci accomplirait le socialisme, mais parce qu’elle rendrait caduc le monde humain dont le socialisme avait besoin pour exister.
Balbino Katz, Via Breizh-Info et Polémia
