. Dans le métro de Santiago, l’Argentine de Milei reprend son souffle et fait trembler l’ancien monde

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Articles : Mar. 2026Fev 2026Jan 2026Dec. 2025
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#webtube : Je suis revenu au Chili comme on revient dans une maison que l’on aurait quittée trop longtemps, avec cette appréhension sourde de ne plus reconnaître les lieux, et cette joie secrète de constater que rien, au fond, n’a véritablement changé. Trente-cinq années ont passé, une vie presque entière, et pourtant Santiago m’est apparue d’emblée avec cette familiarité tranquille que seules certaines villes savent offrir à ceux qui les ont aimées une première fois.

Le Chili demeure ce qu’il était déjà à mes yeux de jeune homme, une république tenue d’une main ferme et régulière, façonnée par un esprit que l’on pourrait dire portaliano. Il faut entendre par là l’héritage de Diego Portales, ministre du XIXe siècle, qui imposa à ce pays une conception sévère de l’État, centralisé, hiérarchique, jaloux de son autorité, et persuadé que l’ordre précède toute liberté durable. Ce legs invisible traverse encore les institutions chiliennes, comme une ossature silencieuse qui empêche l’édifice de se disloquer.

À quelques centaines de lieues de là, l’Argentine poursuit son tumulte, vaste théâtre de passions et de désordres, livré à l’humeur d’un chef que les uns disent visionnaire et les autres fantasque. Entre ces deux pays, la Cordillère n’est pas seulement une frontière géographique, elle est une ligne de partage des tempéraments.

Je logeais à Providencia, quartier vif, animé, lumineux même à la nuit tombée, où la ville moderne s’étire avec une certaine élégance. Les soirées y sont pleines de monde, de circulation, de terrasses, d’une activité continue qui donne au quartier un air de prospérité tranquille. Le métro de Santiago, qui serpente sous la ville avec une précision d’horloger, m’avait frappé dès les premiers jours par sa propreté et sa ponctualité, signes discrets mais sûrs d’un État qui fonctionne encore.

Ce soir-là, je rentrais des Archives nationales chiliennes, où j’avais passé une nouvelle journée à faire des recherches, lorsque, dans une rame à demi pleine, j’entendis deux voix évoquer l’Argentine. Je ne saisis pas tout, le castillan chilien a ses inflexions propres, mais un nom surgissait avec insistance, celui de Milei, accompagné de mots que je compris sans peine, victoria, Estados Unidos, justicia. À cet instant, je pressentis que quelque chose d’inhabituel venait de se produire.

Quelques minutes plus tard, dans la solitude feutrée de ma chambre d’hôtel, la télévision confirma ce que ces bribes avaient laissé deviner. L’Argentine venait d’obtenir, devant une cour d’appel américaine, un succès judiciaire d’ampleur, évitant une condamnation colossale dans l’affaire de la nationalisation d’YPF. Cette décision revenait sur un jugement antérieur qui exposait le pays à une indemnisation de plus de 16,1 milliards de dollars, somme gigantesque qui pesait comme une menace permanente sur ses finances publiques .

Il faut ici rappeler brièvement les faits, car la mémoire  politique, en ces contrées, a la fâcheuse habitude de se dissoudre dans le vacarme des jours. En 2012, sous l’impulsion d’Axel Kicillof, l’État argentin avait procédé à l’expropriation de 51 % des actions d’YPF détenues par Repsol. En 2014, un accord de compensation fut conclu avec la société espagnole, pour un montant de 5 milliards de dollars en bons, mais le contentieux ouvert par d’autres actionnaires demeura pendant des années comme une épée suspendue au-dessus de Buenos Aires .

Politique

Que la justice américaine, en seconde instance, ait estimé que le droit argentin avait été mal interprété en première instance, et qu’elle ait ainsi annulé la condamnation, voilà qui confère à cette affaire une dimension presque théâtrale. La cour d’appel a considéré, en substance, que les statuts d’YPF ne pouvaient être traités comme un contrat bilatéral ordinaire, générateur d’obligations contractuelles directement exigibles par des actionnaires individuels, et que la voie choisie par les demandeurs n’était donc pas juridiquement recevable sous l’angle retenu jusque-là .

L’Argentine, si souvent acculée à la défensive sur la scène internationale, se voyait soudain délivrée du pire scénario, celui d’une sentence immédiatement exécutoire et proprement écrasante. Il ne s’agit pas d’une absolution morale, car la cour rappelle aussi que l’État avait violé de manière flagrante certains engagements envers les investisseurs, mais elle ferme, pour l’heure, la meilleure voie qu’avaient trouvée les fonds demandeurs, au premier rang desquels Burford Capital .

Le président Milei ne s’y trompa point. À l’heure dite, avec cette emphase qui lui est propre, il se présenta devant la nation pour proclamer la victoire. Le ton était rude, presque pamphlétaire, dénonçant les errements de Cristina Kirchner et d’Axel Kicillof avec cette verdeur qui choque les âmes délicates mais appartient, au fond, à une vieille tradition plébéienne du Río de la Plata. Il parla d’une « sentencia histórica » obtenue par son administration, tout en annonçant un projet de réforme de la loi sur les expropriations, afin que la propriété privée ne puisse plus être livrée aux caprices de la politique .

Je versais alors un verre de vin chilien, sombre et généreux, en songeant à cette étrange ironie de l’histoire. Tandis que je me trouvais dans ce pays ordonné, fidèle à une certaine discipline héritée de Portales, l’Argentine, elle, retrouvait un souffle dans l’épreuve même où elle avait été convoquée comme accusée. Comme si le désordre, poussé à son paroxysme, finissait parfois par engendrer une forme imprévue de redressement.

Oswald Spengler écrivait que les peuples jeunes vivent dans l’histoire comme dans une tempête, tandis que les peuples anciens s’y meuvent comme dans un jardin. L’Argentine appartient sans doute à la première catégorie, toujours emportée, toujours excessive, capable des pires fautes comme des sursauts les plus inattendus. Le Chili, lui, avance avec cette retenue presque minérale qui caractérise les nations ayant choisi la durée plutôt que l’éclat.

En quittant Santiago, une dernière pensée s’impose. L’arrivée au pouvoir de José Antonio Kast, et la proximité qu’on lui prête avec Javier Milei, sinon dans les recettes exactes, du moins dans l’instinct de rupture, donne à cet épisode une résonance supplémentaire. D’un côté comme de l’autre de la Cordillère, les droites sud-américaines cherchent à sortir du ton pénitent qu’on voulait leur imposer depuis tant d’années. Elles n’ont ni les mêmes traditions, ni les mêmes électorats, ni les mêmes styles. Elles semblent pourtant participer d’un même moment, celui d’une réaffirmation.

Rien ne dit encore ce que cette inflexion produira. Pourtant, à observer ces deux versants de l’Amérique australe, il me semble que quelque chose se met en mouvement, lentement, comme ces forces profondes qui travaillent longtemps sous la roche avant de modifier, un beau jour, jusqu’à la forme du paysage.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me

Breizh-info.com

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