. Liban : l’art de dépecer un pays au nom de sa sécurité

Spread the love

Articles : Mar. 2026Fev 2026Jan 2026Dec. 2025
Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=100069673161887 Twitter : https://twitter.com/OrtfNews Music 24/24 : http://DJMUSIC.fr

#webtube : Les pays européens se fussent honorés à venir aider l’armée libanaise à venir à bout du Hezbollah. Il est des vérités que l’on repousse tant qu’elles ne s’imposent pas d’elles-mêmes. Celle-ci en est une : le Liban n’est plus seulement frappé, il est exposé. Exposé comme une proie l’est à des prédateurs patients, méthodiques, convaincus que l’usure vaut mieux que la conquête frontale. Depuis le 28 février 2026, date du basculement régional consécutif aux frappes israélo-américaines contre l’Iran, la mécanique est enclenchée. Au 18 mars 2026, le bilan est sans appel : au moins 968 morts, plus de 2.400 blessés et plus d’un million de déplacés. Ce ne sont pas des statistiques de guerre, ce sont les premiers chapitres d’une désagrégation. Des régions entières se vident, des lignes de vie disparaissent et, avec elles, l’idée même d’un territoire continu.

« Un danger existentiel pour le Liban »

Dans ce paysage, la notion de « zone tampon » avancée par Israël prend un relief particulier. Présentée comme une nécessité défensive, elle implique de fait l’évacuation durable de portions du Sud-Liban. L’Histoire récente devrait pourtant vacciner contre cette rhétorique : entre 1982 et 2000, une occupation dite provisoire s’est installée pendant près de vingt ans. Ce qui commence comme une précaution se termine souvent comme une frontière. Et ce qui est vidé un temps finit rarement par être rendu intact.

À l’est, la plaine de la Bekaa revient au centre du jeu. Déjà visée par des frappes et des opérations début mars 2026, elle redevient ce qu’elle fut si longtemps : un espace stratégique convoité. Or, la mémoire libanaise n’a pas oublié que cette région fut, pendant près de trois décennies, un prolongement de l’influence syrienne. Dans un pays affaibli, incapable d’imposer pleinement son autorité, l’hypothèse d’un retour de Damas — sous une forme directe ou plus feutrée — cesse d’être extravagante. Elle devient plausible.

Les responsables libanais eux-mêmes ne s’y trompent pas. Dans L’Orient-Le Jour du 15 mars 2026, un ancien ministre évoque « une situation où le Liban risque de perdre le contrôle de certaines de ses régions, faute d’État capable d’y imposer son autorité ». Le patriarche maronite Béchara Raï, dans An Nahar du 17 mars 2026, parle sans détour d’« un danger existentiel pour le Liban, dont l’unité et la mission historique sont directement menacées ». Quand les mots deviennent aussi nets, c’est que la réalité a déjà dépassé les prudences.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non d’une guerre limitée mais d’un affaiblissement méthodique qui rend tout le reste possible. Le Liban n’est pas conquis ; il est rendu disponible. Disponible pour une extension sécuritaire au sud. Disponible pour des influences à l’est. Disponible, surtout, pour toutes les logiques de puissance qui prospèrent sur les États fragiles.

À ce sujet — La population libanaise, victime collatérale du conflit iranien, excédée par le Hezbollah

Les événements récents en donnent une illustration concrète. Le 12 mars 2026, une frappe israélienne touche Bachoura, au cœur de Beyrouth, tuant des civils dont des universitaires (L’Orient-Le Jour, 12 mars 2026). Dans la nuit du 17 au 18 mars, les bombardements frappent Zokak el-Blat et Basta, faisant 12 morts et 41 blessés (L’Orient-Le Jour, 18 mars 2026). Ces quartiers, historiquement mixtes, dont Zokak el-Blat à forte présence chrétienne orthodoxe, ne sont pas des lignes de front. Ils sont le centre. Les atteindre, c’est signifier que plus aucun espace n’est protégé. De nombreux civils sont victimes de ces bombardements « chirurgicaux » : des chrétiens dont un prêtre, des secouristes, des soldats de la FINUL et combien de civils…

Défendre l’intégrité du Liban : une nécessité

Dans ce contexte, la question de la présence chrétienne ne relève pas du réflexe identitaire mais du constat historique. Déjà fragilisée par des décennies d’émigration, elle se trouve aujourd’hui prise dans des zones redevenues stratégiques : Beyrouth intra-muros, Mont-Liban, Sud mixte. Chaque choc accélère une érosion ancienne. Or, au Liban, les équilibres démographiques ne sont jamais neutres : ils sont l’architecture même du pays. Comment ne pas lire à cette aune la destruction méthodique des villages du sud, même lorsqu’ils sont chrétiens, par l’armée israélienne ?

L’histoire libanaise est, à cet égard, d’une clarté brutale : lorsque l’État recule, lorsque le territoire se fragmente, ce sont d’abord les équilibres humains qui cèdent. Ce qui disparaît ne revient pas. Ce qui est vidé se transforme. Et ce qui est transformé ne se recompose pas.

Il faut donc nommer le processus à l’œuvre. Ce n’est pas seulement une guerre. C’est une mise à nu. Une exposition progressive, presque clinique, d’un pays que l’on affaiblit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus résister aux pressions extérieures. Une manière d’obtenir sans dire, de redessiner sans proclamer.

Défendre l’intégrité du Liban, dans ces conditions, n’est pas un slogan. C’est une nécessité. Non par romantisme, mais par lucidité. Car si le Liban devient un espace à ajuster, à sécuriser, à influencer selon les besoins du moment, alors ce n’est pas seulement un pays qui disparaît. C’est une idée : celle qu’un territoire fragile peut encore exister sans être découpé par ceux qui se disent plus forts. Les responsables politiques occidentaux apeurés ne doivent pas nous entraîner dans leur couard silence. Il y avait pourtant d’autres moyens : les pays européens se fussent honorés à venir aider l’armée libanaise à venir à bout du Hezbollah.

Cependant l’Histoire, elle, ne manque jamais d’ironie : les pays que l’on prétend stabiliser par la force sont souvent ceux que l’on rend durablement instables.

Jean-Frédéric Poisson, dans BV

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *