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#webtube : En imaginant que ses principes et ses valeurs sont universels, l’Occident s’empêche de comprendre sa propre singularité. Son identité culturelle lui échappe, de même que l’urgence de la protéger
Quand on pense que l’histoire a un sens et que celui-ci consiste en l’extension mondiale de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la reconnaissance de l’égalité foncière des individus, on ne comprend pas pourquoi le monde entier ne s’est pas dressé, aux côtés de l’Ukraine et de l’Occident, contre l’agressive et autoritaire Russie. On ne comprend pas non plus pourquoi l’Afrique se détourne de la France au profit de la Chine, de la Russie et de la Turquie. Ni pourquoi le riche Japon demeure si « patriarcal ». Ni pourquoi une partie de l’électorat euro-américain est séduit par des programmes politiques moins versés dans le cosmopolitisme que dans l’identité nationale.
Tout cela laisse perplexe, non seulement nos « élites mondialisées », mais aussi nombre de braves gens, qui ne s’expliquent pas comment on peut préférer le « cloisonnement identitaire » à « l’ouverture », la tradition à l’émancipation, l’autorité à la liberté et la hiérarchie à l’égalité.
Les Occidentaux confondent la règle et l’exception
Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est d’abord la nature même de leur incompréhension : ils se trompent sur ce qui est à élucider – sur la place du point d’interrogation, en quelque sorte. Ils pensent que le phénomène à expliquer est « la crispation identitaire », alors que c’est au contraire l’optimisme universaliste et la philanthropie humaniste qui réclament explication. En effet, dans le fonctionnement d’un système quelconque, c’est toujours l’exception qui requiert éclaircissement. Or la mentalité qui soutient le cosmopolitisme, l’égalité universelle et la liberté individuelle est, dans l’histoire et la géographie humaine, l’exception.
Ailleurs qu’en Occident, même dans les pays urbanisés, industrialisés et tertiarisés ayant fait leur transition démographique, les affirmations suivantes sont banales : chaque pays a son identité et ses intérêts (qu’il revient aux dirigeants de défendre), avec son territoire (donc des frontières à protéger) et une société dont les rôles sont fondés dans des traditions. On ne s’imagine pas que les inégalités résultent de discriminations arbitraires, que l’Etat doive se mettre au service de l’individu-roi, que l’Ecole serve à « réduire les inégalités » ou encore que l’on puisse changer de sexe. Ce que doit expliquer un anthropologue avisé, c’est la promotion, dans les sociétés occidentales, de l’individualisme, de l’égalitarisme et du cosmopolitisme.
L’attention occidentale portée à l’individu et à l’égalité n’est pas nouvelle
Ce ne sont pas là les principes idéologiques d’une petite élite par opposition à la sagesse populaire (même s’il y a du vrai dans cette distinction), ni d’un phénomène récent par opposition à « l’avant Mai 68 » (même si ce découpage n’est pas sans valeur). Nous avons affaire à une véritable mentalité collective d’une profondeur millénaire ancrée, à des degrés divers, dans toutes les couches de la société.
Si l’on veut bien inclure l’Antiquité grecque dans la catégorie « Occident », on notera que l’individualisme et le cosmopolitisme sont très en vogue à l’époque hellénistique. La Rome antique s’est également rêvée en empire universel omni-inclusif. De fait, l’Empire a été un immense processus d’absorption de cultures étrangères, jusqu’à l’adoption de la religion chrétienne. Cette dernière est explicitement universaliste et égalitariste – raison pour laquelle elle devait s’adapter merveilleusement à la mentalité occidentale.
Depuis les philosophes jusnaturalistes du XVIIe siècle jusqu’aux mouvements « progressistes » contemporains, il serait facile de montrer que chaque période de l’histoire occidentale illustre notre thèse : l’attention portée à la liberté individuelle et à l’égalité y est tout à fait singulière. S’il est vrai que l’on trouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques des intellectuels promouvant de telles valeurs, il faut admettre que c’est dans des proportions très inférieures.
Les bizarreries occidentales s’expliqueraient par des règles matrimoniales singulières
Comment l’expliquer ? Plusieurs hypothèses sont avancées, selon que l’on se place dans une optique d’anthropologie culturelle, d’histoire économique, de géo-démographie ou que l’on insiste sur l’influence des institutions. L’une des explications qui progresse actuellement sur le marché des idées consiste à montrer que les valeurs occidentales relèvent d’une histoire des mentalités, qui elle-même aurait rapport avec le modèle de mariage ouest-européen (Western European Marriage Pattern / WEMP)[1].
Ce WEMP est tout à fait singulier par rapport aux autres pratiques maritales : nuptialité tardive, écart d’âge restreint entre époux, faible fécondité, fort taux de célibat, néolocalité (le couple emménage dans une nouvelle demeure), monogamie marquée et interdiction des unions conjugales étendue aux cousins. Nous aurions là le cocktail explicatif de la mentalité occidentale dans sa bizarrerie (weird)[2]. Que les Occidentaux soient WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) tiendrait notamment au WEMP.
Concentrons-nous sur un aspect de cette mentalité : l’obligation de trouver son conjoint hors de sa parentèle. Cette hyper-exogamie implique de nouer des liens forts avec des extra-communautaires, à recombiner à chaque génération les réseaux d’alliances et de coopérations. Ces pratiques s’accompagnent d’une certaine ouverture à l’étranger (disposition inclusive, si l’on veut employer un mot à la mode).
L’universalisme ethnocentrique
La capacité de tisser des liens de confiance avec des étrangers est évidemment un atout quand il s’agit de fonder de grandes sociétés, de commercer à large échelle et d’instituer des Etats non corrompus. Les avantages de cette mentalité « inclusive » sont multiples sur les plans économique, politique et institutionnel, de sorte que la disposition psychologique WEIRD peut être considérée comme l’une des causes du succès historique de l’Occident.
Mais ce fruit contient un ver : l’illusion qui consiste à s’imaginer que, parce que l’extension des liens sociaux est potentiellement sans limite du point de vue occidental, les processus de coopération ne rencontreront pas d’obstacle – comme si les autres cultures véhiculaient la même mentalité.
C’est une forme originale d’ethnocentrisme. Originale, parce qu’elle s’accompagne d’une vision universaliste prétendument décentrée. En réalité, l’universalisme (sur le plan des valeurs) est un idéal, un espoir, une croyance, une foi et un a priori culturels particuliers (je ne parle pas ici de l’universalisme dans le domaine scientifique, où, à l’inverse, la vision hyper-relativiste est tout à fait néfaste).
Impérialisme colonial et contrition décoloniale sont deux aspects d’une même mentalité
Dans l’histoire des relations de l’Occident au reste du monde, la mentalité occidentale se manifeste de deux façons, qui ne sont contradictoires qu’en apparence : impérialisme et évolutionnisme, d’une part (il faut civiliser les barbares) ; décolonialisme et aide au développement d’autre part (il faut aider les pauvres et promouvoir partout l’égalité). Dans le premier cas, l’universalisme consiste à penser que l’humanité entière est embarquée dans une Histoire unique, dont l’Occident serait le phare. Dans le second cas, il faut répandre pacifiquement les droits de l’homme et appliquer le principe d’égalité à des sphères toujours plus grandes. C’est la même illusion, qui prend tantôt un aspect « viril », tantôt une silhouette irénique.
Dans les deux cas, les conséquences sont peu réjouissantes : soumission violente des autres peuples par la colonisation ou soumission des peuples occidentaux à l’idéologie décoloniale et au communautarisme qui l’accompagne – communautarisme qui, comme on l’a noté, contrarie la mentalité occidentale issue du WEMP. Les Occidentaux sont-ils condamnés à être colonialistes (universaliser le reste du monde par la force) ou décolonialistes (mondialiser l’Occident par l’immigration de masse) ?
Le réel est à nos trousses…
La révélation de cette forme curieuse d’ethnocentrisme se fera tôt ou tard, car les Occidentaux sont de plus en plus confrontés à la réalité : les autres ne pensent pas comme eux et ne veulent pas adopter telles quelles leurs conceptions de la démocratie, du droit, de l’individu, de l’égalité et encore moins des « genres » ou des « transgenres ». Cette résistance concerne les relations internationales aussi bien qu’intra-nationales, puisque les sociétés occidentales multiculturelles sont devenues des petits terrains géopolitiques.
S’il ne se réveille pas rapidement de son sommeil universaliste, l’Occident verra ses valeurs mises en minorité sur son propre sol, au profit de mentalités très éloignées des idéaux de solidarité transculturelle, d’égalité, d’individualisme juridique ou encore de sécularisation.
L’incurie des politiques s’adosse à une (ir)responsabilité générale
Ces réflexions sont désormais banales : on ne compte plus les hommes politiques, les intellectuels et les savants qui, depuis des décennies, mettent en garde contre les risques afférents à une immigration de masse (donc difficilement assimilable) et à l’idéologie multiculturaliste (qui fragilise le « capital social »). Mais ce qu’il convient d’expliquer, c’est justement pourquoi les peuples occidentaux n’entendent pas ces avertissements, ou pourquoi ils ne les entendent qu’à moitié, ou pourquoi ils s’empêchent de convertir leur prise de conscience partielle en action politique efficace.
En 2025, en France, 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, le trafic de drogue a représenté une économie d’environ 6,8 milliards d’euros[3] et le déficit public a atteint 5,4% du PIB (déficit lié en grande partie aux dépenses sociales). Ce ne sont pas là des fatalités assommantes, mais le résultat d’une politique qui refuse de passer pour excluante (vis-à-vis des migrants), répressive (vis-à-vis des délinquants) et inégalitaire (vis-à-vis des bénéficiaires de l’assistance publique).

La France, comme le reste de l’Occident, mène une politique conforme à ses prédispositions mentales. Ce qui est fatal n’est pas l’immigration, la délinquance ou le « trou de la Sécu », mais la résistance psycho-affective à adopter des mesures politiques qui heurteraient des sensibilités « inclusives ».
Notre raison et nos intérêts sont gouvernés par notre sensibilité
Les Occidentaux, qui se veulent les champions du rationalisme cartésien, sont surtout des âmes sensibles tétanisées à l’idée de paraître xénophobes, racistes, sexistes, capitalistes et égoïstes – sensibilité qui, chez certains, va jusqu’à la honte d’être riche (encore une curiosité anthropologique). Le blocage n’est pas seulement institutionnel ou élitaire (même s’il est vrai que les élites sont weird à haut niveau et sont une grosse partie du problème) : les peuples eux-mêmes sont responsables de leur situation. Ils sont complices des politiques gouvernementales dans la mesure où l’accusation de « racisme » et de « xénophobie » fonctionne à merveille sur eux et où ils se laissent berner par les beaux-parleurs et les moralisateurs publics.
Du bon usage des valeurs
Si les Occidentaux ne font rien de très efficace pour préserver leur civilisation, c’est donc parce qu’ils ne savent pas (pas assez) qu’ils ont une civilisation à défendre et que l’humanité est plurielle. Se croyant universels, ils ne parviennent pas à identifier leur identité – donc à la protéger. Cette ignorance est l’une des causes fondamentales de l’incurie des élites et de l’incapacité des peuples à se doter d’élites clairvoyantes.
Les valeurs d’égalité et d’inclusion sont des petits êtres fragiles qu’il faut savoir manipuler avec précaution et parcimonie. La philanthropie universaliste elle-même devrait être considérée comme un trésor local, qui ne peut produire ses nobles effets que sous certaines conditions socioéconomiques et démographiques particulières.
Dans Le domaine des dieux, Astérix apporte de la potion magique aux esclaves détenus par les Romains pour qu’ils se libèrent[4]. Mais ceux-là se servent de la potion pour raser la forêt qui fait la santé économique et le bonheur du petit village gaulois. La bienveillance d’Astérix s’est retournée contre lui et ses compatriotes, parce qu’il n’avait pas imaginé que sa générosité fût avant tout naïveté. Comparaison n’est pas raison, mais cela ne fait pas de mal de relire une bonne vieille BD, n’est-ce pas ?
[1] J. Hajnal ayant mis en évidence ce modèle dès 1965 (dans « European Marriage Pattern in Perspective”), on appelle aussi “Hajnal Line” la ligne de démarcation qui traverse l’Europe selon ce critère matrimonial. Voir également E. Todd, L’Origine des systèmes familiaux : Tome 1 : L’Eurasie, Paris, Gallimard, 2011.
[2] Pour J. Henrich, l’origine de la mentalité weird est avant tout institutionnelle (les règles matrimoniales édictées par l’Eglise chrétienne depuis le Moyen Âge – voir The Weirdest People in the World, Londres, Penguin Books, 2020). Pour d’autres, le WEMP est bien antérieur et remonte à la Préhistoire (par exemple P. Frost, « Did Christianity make Europeans WEIRD?”, aporiamagazine.com, 2025). Ces dispositions ne seraient pas seulement culturelles, mais aussi psycho-génétiques, puisque des processus de co-évolution gène-culture sont toujours à l’œuvre (V. Citot, « Gènes et culture : comment l’humain accélère sa propre évolution », Le Point.fr, 2025). Si la mentalité WEIRD a des racines si profondes, on comprend qu’il soit difficile de la rendre lucide sur son propre compte.
[3] Estimation pour l’année 2023 (https://www.drogues.gouv.fr/estimation-de-levolution-des-marches-des-drogues-illicites-en-france-en-volume-et-en-valeur?).
[4] R. Goscinny et A. Uderzo (1971), Le domaine des dieux, Paris, Hachette, 2013, p. 19-23.
Vincent Citot, Causeur
