#webtube : Après le lynchage de Quentin, la nécessité de sauver la gauche l’emporte sur la simple humanité. Un cap est franchi. Depuis longtemps, la gauche revendique l’humanisme face à une droite sans cœur. Un positionnement facile, que Giscard avait balayé en expliquant lors de son duel télévisé de 1974 : « J’ai moi aussi un cœur qui bat dans ma poitrine ». Chez de nombreux électeurs de gauche comme de droite, ce sentiment humain est sincère, tout simplement.
Ségolène Royal évoque l’incendie du ReIchstag !
Que diront-ils, ces électeurs honnêtes, en constatant qu’un homme, le PS Olivier Faure, a prononcé ces mots ce vendredi 20 février : « Je ne veux pas non plus qu’on laisse penser que désormais, les antifascistes seraient devenus les nouveaux fascistes ». Ils ont tué un homme, mais ils ont trouvé Olivier Faure pour les défendre. Il s’est trouvé Ségolène Royal pour écrire : « N’oublions pas les leçons de l’histoire. Aucun républicain ne doit se laisser aller à renvoyer dos à dos l’extrême droite et la gauche de la gauche ». Ils ont tué un homme mais pour les défendre, Ségolène Royal évoque l’incendie du ReIchstag en 1933 et les émeutes du 6 février 1934. Elle ajoute, si loin de la vérité : « Que la présidente de l’Assemblée nationale se précipite pour faire une minute de silence à un militant présumé néo-nazi et antisémite interpelle, aussi condamnable que soit cet assassinat ». Pour plus de tranquillité, Ségolène Royal a bloqué la possibilité de répondre à son message. Ils ont tué un homme mais Jérôme Guedj, qu’on a connu mieux inspiré, assure dans ce contexte qu’il voterait LFI contre le RN. Il se trouve encore un Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, pour écrire : « C’est un moment qui vise à la délégitimation d’une partie du spectre politique et à la victimisation de l’extrême droite triomphante. L’enjeu, c’est celui d’une prise de pouvoir sur les esprits, d’une prise de pouvoir sur les rues. Alors soyons vigilants. Ne cédons pas le terrain à l’extrême droite ».
« Fier » de Raphaël Arnault !
On attendait a minima quelques réactions dignes à gauche vis-à-vis de LFI, qui a aujourd’hui du sang sur le visage. Laurence Rossignol et quelques autres sauvent l’honneur, bien seuls. Car dans ce temps de deuil douloureux, de nombreuses personnalités de gauche franchissent un cap inédit, en jouant les voitures balais de la gauche ultra : pour elle, un homme qui aime son pays n’est plus vraiment un homme.
Sur ce principe, l’ultra-gauche se surpasse en horreur, comme l’a montré Yann Montero dans un article qu’il faut lire jusqu’au bout, jusqu’à l’écoeurement devant la nature de certains hommes de ce siècle. Il se trouve même, en effet, un Thomas Guénolé, invité régulier des plateaux de télévision du service public, pour écrire : « Moi qui ai l’âge d’être leur père, je veux dire aux jeunes militants antifascistes de tout le pays, et notamment à Raphaël Arnault, que je suis fier d’eux : face à la montée de l’extrême droite, leur détermination est précieuse ». Les mêmes mots à destination d’une milice d’ultra droite responsable de la mort d’un homme eussent légitimement entrainé des poursuites judiciaires.
Libé et L’Huma n’ont pas honte
Il se trouve un quotidien (Libération) pour titrer à la veille des obsèques de Quentin « Semaine noire pour la République », en citant pêle-mêle « Défilé de groupuscules d’extrême droite ce samedi à Lyon, citation du triptyque pétainiste par la candidate LR à Marseille, antifascisme délégitimé ».
Il s’est trouvé un autre journal (L’Humanité) pour lancer une pétition sous ces mots : « Romanciers, historiens, écrivains, sociologues ou élus, 180 personnalités appellent au sursaut contre l’instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque par l’extrême droite, la droite, le gouvernement et les médias dominants qui cherchent ainsi à instaurer une chape de plomb sur la gauche et à inverser les rôles entre fascistes et antifascistes ». Parmi les signataires, les habituels « consciences » de la gauche : Annie Ernaux, écrivaine, Johann Chapoutot, historien, Frédéric Lordon, chercheur en philosophie, Geoffroy de Lagasnerie, philosophe, et même un Matteo Polleri, ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherche) de… Sciences Po Lyon !
Larmes
La gauche, toujours prête à donner des leçons d’humanité sur le sort des migrants, monte en toute hâte le décor de théâtre d’une pseudo-instrumentalisation pour… l’instrumentaliser férocement elle-même. Car il faut sauver LFI, la poutre maitresse de la gauche en France, pour sauver la planche PS, vermoulue et prête à tout pour durer. Pour garder ses salaires et ses prébendes, cette gauche est prête à gifler le cadavre d’un étudiant dont personne ne conteste l’innocence absolue dans cette affaire. Quentin laisse une mère, une sœur fragile, un père, des amis traumatisés. Devant tant de douleur, de malheur, d’injustice, devant l’ampleur du drame, seules les larmes devraient venir. L’émotion de Charlotte d’Ornellas face à cette tragédie est la seule réponse digne, c’est celle d’une France qui ne se reconnait plus. Une certaine gauche y est apparemment étrangère.
« Il y a un gamin de 23 ans qui est mort, qu'ils se taisent, personne n'a besoin de parler et que ceux qui savent prier, prient et que les autres se taisent, par pitié ».
#webtube : L’économie française est au bord d’une nouvelle crise. Le Mozart de la finance, après deux mandats présidentiels, a fait exploser la dette et le déficit public. Officiellement tout va bien mais à bien y regarder de près les conséquences de la crise liée à la dette pourrait être d’une ampleur jamais connue. Gérald Autier décrypte et analyse les scénarios possibles d’un problème qui est Emmanuel Macron a entretenu et aggraver à dessein par celui qui se prenait pour Jupiter.
#webtube : À Boulieu-lès-Annonay, les Compagnons du Patrimoine s’emploient à restaurer le patrimoine de leur village médiéval. Leur dernier chantier : une croix qui avait été érigée par une famille de Boulieu en 1918 pour rendre hommage à leur fils tombé au champ d’honneur au début de la guerre.
À Boulieu-lès-Annonay, depuis 1997, l’association « Les Compagnons du Patrimoine » s’emploie à restaurer, mettre en valeur et faire perdurer le patrimoine de son village ardéchois. Leur dernier chantier : une croix qui avait été érigée par une famille de Boulieu en 1918 pour rendre hommage à leur fils tombé au champ d’honneur au début de la guerre. Pour sauver la croix, il s’agissait de la déplacer, de lui construire un socle, et de la remonter : 112 ans plus tard, l’arrière-petit-fils de celui qui l’avait faite érigée, Jean-Claude Morel, était là pour transmettre son histoire et la voir réinstallée afin que son ancêtre, « […] ne soit jamais oublié, tout comme ces guerres… », explique la vidéo postée par l’association sur Instagram.
Joint par BV, le président de l’Association des Compagnons du Patrimoine de Boulieu-lès-Annonay, Patrick Molard, raconte comment est né ce regroupement de savoir-faire et de bonnes volontés au service du patrimoine et de l’histoire locale. À l’origine, explique-t-il, il s’agissait, à la demande du curé lors de la restauration de l’église « de lui donner un coup de main pour déménager du matériel […] et ils en ont profité pour nettoyer les tableaux, peindre les statues, nettoyer les lustres, restaurer les tableaux ». L’impulsion était donnée et ceux que le curé avait surnommés « les douze apôtres » (car au commencement, ils étaient douze) ne comptaient pas s’arrêter en si bon chemin !
C’est que Boulieu est l’un de ces villages français dont l’histoire remonte au Moyen Âge. C’était un village-étape, un ancien relais de muletiers : sous le village courent plus de deux hectares de caves qui servaient à entreposer les marchandises. Patrick Molard raconte à BV que, petit, il traversait son village de part en part dans ces souterrains médiévaux. D’autant que sous ces premières caves, d’autres encore ont été creusées, « les caves d’enfers parce qu’on se rapproche de l’enfer » explique Patrick Molard, elles, pour trouver le granit nécessaire à l’édifications des onze tours de fortifications destinées à contrer les velléités des « Tard-Venus », ces voleurs avides des marchandises entreposées au village.
Aujourd’hui, grâce aux Compagnons du Patrimoine, les caves sous la mairie sont devenues un musée que l’association fait visiter. Patrick Molard est très fier de Boulieu : « On est le seul village médiéval sur le secteur », alors si dans les villages alentours on restaure le lavoir ou la croix, les Compagnons du Patrimoine ont à Boulieu plus de « deux cents ans d’avance en travaux » ! D’ailleurs, la Croix Morel qu’ils viennent de restaurer n’est pas la première, Bryce Vitoux, responsable de la communication des Compagnons du Patrimoine, explique à BV qu’avant elle la Croix de Chirol avait, elle aussi, fait l’objet d’une restauration : « Cette croix fut érigée après le retour de la guerre de 1870 du fils des propriétaires de la ferme située en contre-bas. Nous l’avons entièrement refaite, posée puis faite bénir par un prêtre. Nous avons également restauré le Christ qui était sur cette croix. » La restauration de la porte « Foreclose », vieille d’au moins 300 ans, elle, a nécessité l’expérience et la technique de menuisiers, et de forgerons aguerris pour la reproduire à l’identique : pas moins de 428 clous ont été forgés au marteau et à l’enclume !
Des bénévoles au service du village
Quatre-vingts bénévoles composent cette association dont une trentaine de membres actifs. Patrick Molard explique à BV qu’avant le Covid, ils n’étaient plus que sept, et plutôt âgés, mais la pandémie a donné un nouvel élan à l’association qui maintenant peut compter sur tous les âges, « de 8 ou 9 ans à 93 ans », et sur tous les corps de métiers, « forgerons, tailleurs de pierre, maçons, électriciens, ébénistes, menuisiers… », ainsi que des plus jeunes qui se chargent de la communication. Les Compagnons du Patrimoine se répartissent en plusieurs pôles : ceux qui font les travaux, ceux qui font la recherche (notamment en « interviewant les papys et mamys du village » pour éviter que la mémoire ne se perde), un pôle couture et décoration, un pôle jardin qui accueille les élèves de Boulieu et les résidents de la maison de retraite et pour couronner le tout : un « pôle convivialité » puisqu’ils sont « Ardéchois quand même » !
En étroite collaboration avec la mairie, les matériaux sont financés par la commune si la restauration appartient au domaine public ou bien si elle est dans un domaine privé, il faut qu’elle présente un « intérêt général avéré » pour le village. Patrick Molard précise que les Compagnons du Patrimoine refusent de « voler le travail d’un artisan », aussi, l’association ne s’occupe que de restauration, de remise en état ou en valeur mais ne construit pas. Avec toujours cinq ou six chantiers de front, Les Compagnons du Patrimoine n’ont pas fini de rendre à leur village sa beauté d’antan pour la transmettre à leur tour.
« Aujourd’hui habitants de Boulieu c’est vous qui avez le devoir de transmettre cette histoire. Quand vous passerez à côté de cette croix, souvenez-vous ! » dit la légende sous la vidéo de la Croix remontée. Les Compagnons du Patrimoine se souviennent, reconstruisent et transmettent : puissent-ils donner l’exemple à de nombreux villages de France !
#webtube : Du 29 janvier au 1er février 2026 devait se tenir le 53e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Boycottée, la société organisatrice a annulé le projet, dont dépendent pourtant les autres acteurs économiques du milieu. La crise de la BD occidentale est économique, technique et idéologique. L’annulation du festival d’Angoulême n’en est pas la cause, mais elle empire la crise. Pendant ce temps, les productions des concurrents asiatiques prospèrent et remplacent un marché saturé, en privilégiant l’accessibilité.
La société 9+ Art, qui organisait le festival depuis 2017 était l’objet de vives critiques d’une grande partie des éditeurs et des auteurs de bande dessinée. Gouvernance opaque, déséquilibre dans l’exposition et problèmes de gestion, autant de facteurs qui ont fait perdre à la société la confiance de l’ensemble des acteurs. Courrier International rapporte également des accusations de « management toxique », qui s’ajoutent à des affaires judiciaires.
Auteurs et éditeurs ont appelé au boycott du festival et les grands éditeurs ont décidé de ne pas s’y présenter. Delcourt, Dupuis, Casterman, des noms sans qui le festival ne serait plus le même. Les collectivités ont pour leur part décidé de baisser les subventions en réaction à la protestation, ou supprimé purement et simplement leur soutien financier.
L’accélération d’un déséquilibre
Si l’annulation du festival n’a pas été causée par les difficultés structurelles de la BD, elle agit comme un révélateur. Car le festival était le principal lieu de consécration symbolique, d’exposition pour les créateurs, et un moment clé du calendrier éditorial. Tout se jouait là-bas.
De fait, le festival accentuait des déséquilibres déjà existants : les grands éditeurs avaient les moyens d’occuper l’espace, pour communiquer et faire des ventes en direct. Les petits éditeurs et auteurs dépendaient du festival pour exister et être remarqués médiatiquement. Un moment crucial de visibilité, et évidemment le principal point de rencontre entre les auteurs et leur lectorat.
La crise de la BD
Depuis 20 ans, le volume de bandes dessinées éditées a explosé. Les éditeurs publient plus que jamais, alors même que les ventes baissent. Peu de titres fonctionnent bien, et la plupart des auteurs ne peuvent vivre de leur activité.
Le risque de l’édition est transféré aux auteurs. Les éditeurs demandent « ce qui marche », laissant peu de place à la réinvention du format, tandis que les auteurs doivent longtemps attendre leurs droits, et le cas échéant, absorber l’échec.
Les librairies sont saturées (jusqu’à rencontrer des problèmes de stockage), et les sorties trop importantes sont devenues illisibles par le public. Un public qui s’est généralement reporté sur le manga, surtout pour les plus jeunes générations. Plus de pages, moins cher, rapidement lisible, le format a conquis la jeunesse qui se détourne de la bande dessinée franco-belge.
BD : un format figé et une idéologie poussive
Une large part de la BD d’auteur et de la BD officielle (disposant d’une légitimité institutionnelle) est marquée par des thèmes progressistes. Entre récits féministes, antiracistes, dénonciation des dominations sociales, le public est naturellement blasé de ces récits idéologiques prescriptifs, convenus et conformistes, qui se multiplient sans fin
La BD a tendance à se considérer comme un auto-référentiel, et donne l’impression de s’écouter écrire. Marvel et DC, les comics américains, ont eux aussi succombé aux sirènes du wokisme, désintéressant parfois jusqu’à leur public traditionnel. Ils partagent avec la BD le même problème de message sur-moralisé et convenentionnel, de licences sempiternelles et de continuité illisible pour un non-initié.
Manga, un marché adapté à la consommation contemporaine
Le succès du manga, et plus récemment du manhwa, ne tient pas seulement à son prix ou à son format, mais à une vision du monde foncièrement différente. Le manga privilégie l’immersion et la fidélisation du lecteur plutôt que la démonstration idéologique. C’est le volume narratif et la continuité du récit qui séduisent : progression claire, enjeux durables, sérialisation assumée.
Le contraste est frappant. Un tome moyen de manga propose entre 180 et 220 pages pour un prix de 7 à 8 euros, contre 48 à 56 pages pour environ 15 euros dans la BD franco-belge classique.
Le Manhwa, manga coréen, est aussi en voie de concurrencer la production occidentale. Si le manhwa suit le format du manga, il est en couleur, suit un rythme de parution effréné et est d’abord pensé pour la publication numérique. Par ailleurs, il y a une continuité entre ces formats et les séries animées qui en sont issues, un avantage d’adaptation du format qui fait encore défaut à la bande dessinée.
#webtube : Tandis que Berlin et Paris enchaînent les mésententes, l’Italie se présente comme le nouveau partenaire favori de l’Allemagne. En Europe, malgré le désengagement progressif (et partiel) annoncé par l’administration de Donald Trump, l’atlantisme semble avoir de beaux jours devant lui…
Par ses déclarations sur le réarmement et l’accroissement de son poids au sein de l’Union européenne (UE), Berlin ne cache plus sa volonté de défendre ses intérêts propres et d’assumer une politique de puissance. Quant à la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, celle qui fut longtemps présentée comme une contemptrice de l’Union européenne, elle a su s’imposer comme une interlocutrice sérieuse à Bruxelles, tout en maintenant des liens privilégiés avec la Maison Blanche. Au milieu des bouleversements mondiaux, la France semble reléguée au rang de commentateur. Avec le retrait – partiel ? – des États-Unis, l’Europe est à la croisée des chemins. La question est simple : quel ordre va-t-il succéder à la pax americana ? Une pax franco-germanica comme on la souvent cru et espéré à Paris ? Ou alors une pax italo-germanica ne coupant pas le cordon ombilical avec le maître étasunien ? Tout semble indiquer que c’est vers cette deuxième hypothèse que nous nous dirigeons.
Le monde qui vient
À la fin du XIXe siècle, le déclin de la pax britannica – fin des guerres de la Révolution et de l’Empire mettant un terme à la rivalité franco-britannique – est l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale. À l’époque, les grandes nations se lancent dans une quête de puissance pour dominer leurs rivales.
Rompant avec la volonté de limiter l’Allemagne à sa vocation continentale, Guillaume II met en place la Weltpolitik pour faire de son pays un « grand » du monde, notamment par l’expansion coloniale. Pour accomplir son souhait, l’empereur s’appuie sur l’amiral Tirpitz et se constitue une imposante Kriegsmarine. Auteur du Monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle)[1], l’économiste et historien Arnaud Orain affirme que cette montée en puissance continue « jusqu’à cet « apogée » dans les années 1930 d’une Allemagne nazie pressée d’accaparer des terres à l’Est et de détruire des populations, mais aussi avec les replis des autres pays européens sur leurs silos impériaux[2] ».
Aujourd’hui, nous retrouvons une situation semblable avec d’anciens (États-Unis, Russie) et de nouveaux acteurs comme la Turquie, la Chine ou encore l’Inde. Dans un monde où la baisse de rendement des capitaux se conjugue à une course pour s’emparer des ressources – hydrocarbures, terres agricoles, terres rares et minerais stratégiques – et de nouveaux débouchés, les plus forts tentent de s’emparer des plus faibles pour les dominer, les piller, puis les ranger sous leur coupe.
L’ère des promesses libérales, d’ouverture et d’enrichissement généralisé par le « doux commerce » (que ce soit pour les États, pour les entreprises privées ou pour les individus) se termine. Nous avons sous nos yeux un monde fermé et fini avec une concurrence féroce pour avoir la main sur des ressources naturelles en quantité limitée. Les objectifs sont clairs : consolider la résilience des États et faire advenir des modèles autarciques dans des secteurs stratégiques comme l’industrie, l’énergie ou la souveraineté alimentaire. Tous les acteurs nationaux doivent préempter la possibilité de monopoliser des ressources, des routes maritimes, des portions d’océan, l’espace, le cyberespace, etc.
C’est donc dans cette nouvelle configuration du monde que les pays européens sont appelés à évoluer. Pourtant, à la suite des déclarations du président Trump sur le Groenland, les différentes réactions des Européens nous ont renseignés sur la force du lien transatlantique. « Bien sûr, l’Europe doit faire plus pour sa défense. Et nous le faisons », assure Margus Tsahkna, ministre des affaires étrangères de l’Estonie. Mais « on doit travailler avec les États-Unis. C’est un lien existentiel [pour mon pays] », ajoute-t-il. Citons aussi Mark Rutt, le Secrétaire général de l’OTAN : « Si quelqu’un pense encore ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, continuez de rêver. Nous ne le pouvons pas, nous avons besoin les uns des autres ! »
Concernant les « grands » d’Europe, si Macron joua la carte de la résistance, l’Allemagne et l’Italie réagirent de manière beaucoup plus timorée. Si la diplomatie romaine n’a pas failli dans son soutien au Danemark, elle l’a fait de manière discrète, cherchant avant tout à éviter de froisser Washington. Même chose pour les Allemands qui ont choisi de préserver leur relation avec leur premier partenaire commercial. « Il est important que l’Union européenne maintienne les canaux de dialogue ouverts et fasse pression pour une désescalade », a averti Peter Leibinger, le président de la Fédération de l’industrie allemande. Alors pourquoi de telles réactions ?
La dépendance de l’Allemagne vis-à-vis des États-Unis
Dès 1945, sur les décombres d’une Europe exsangue, les États-Unis nouent des liens capitalistiques avec l’Allemagne. Au nom de la lutte contre le communisme, ils placent ensuite le pays sous la protection de son parapluie nucléaire. De fait, l’Allemagne devient le principal cheval de Troie de la domination américaine sur le continent.
Après les tentatives infructueuses du général de Gaulle pour former un duo franco-allemand indépendant des États-Unis, l’Allemagne conçoit au fur et à mesure des années une stratégie pour asseoir sa position de première puissance économique continentale. Comme souvent avec elle, la conquête se fait à l’Est. « Alors que l’OTAN s’étendait à l’Est, écrit Marc de Sovakhine, l’Allemagne parvint à imposer, dans la foulée de l’embryonnaire Ostpolitik lancée par le chancelier Willy Brandt dans les années 1970, l’élargissement de l’Union européenne (UE) aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) afin d’y externaliser ses chaînes de valeur industrielles et d’y puiser une force de travail abondante laissée en jachère par l’effondrement du bloc communiste[3]. »
Plus tard, George Bush accepte la réunification à l’unique condition du maintien de l’Allemagne entière dans l’OTAN, ce qui est fait en 1990. Cet évènement fait à nouveau de l’Allemagne la puissance centrale en Europe. Avec l’élargissement de l’UE, elle reconstitue la Mitteleuropa qui faisait déjà sa force avant 1914. Tant vanté par les élites françaises des années 1990-2000, le « miracle » allemand s’appuie sur plusieurs éléments : une exploitation méthodique des pays d’Europe centrale et de l’est ; une subordination envers les États-Unis pour sa protection et les débouchés[4] ; une Union européenne alignée sur ses intérêts (zone monétaire adossée à la valeur du Deutschemark) ; une énergie russe peu chère.
Mais le déclenchement de la guerre en Ukraine et la mise hors service des gazoducs Nord Stream sont des révélateurs que le colosse allemand avait des pieds d’argile. « La production de l’industrie manufacturière a ainsi poursuivi sa chute, note Marc de Sovakhine, en particulier dans les secteurs-clés les plus exportateurs (automobile, machines-outils et chimie), tandis que les surcapacités productives étaient estimées en 2025 à 8-12 % et jusqu’à 20-30 % dans les secteurs les plus en crise (chimie, certaines branches auto et mécanique). » Redoutant la fermeture du marché américain, l’Allemagne plie le genou à de multiples reprises devant son suzerain américain. Entre protéger ses propres intérêts ou ceux de l’Europe, l’Allemagne a vite choisi. Elle accepte alors l’« accord sur le transfert des données des Européens (privacy shield) et l’achat de gaz naturel liquéfié plus coûteux que le gaz russe sous le mandat de Joe Biden, puis hausse asymétrique de 15 % des droits de douane (Turneberry deal) et hausse des budgets militaires des pays de l’OTAN, corrélée à des achats d’armements américains, sous le mandat de Donald Trump ».
Depuis 2022, l’ambition de l’Allemagne a changé concernant la défense. C’est dans cet esprit que s’inscrit le Zeitenwende (« changement d’époque »), du nom donné le 27 février 2022 par l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz à la révision de la posture géostratégique allemande. On annonce alors la levée d’un « fonds spécial » de 100 milliards d’euros pour moderniser l’armée allemande (die Bundeswehr). Depuis l’arrivée du nouveau chancelier, Friedrich Merz, les ambitions ont encore gonflé et les annonces concernant une augmentation massive du budget militaire s’enchaînent.
Bruno Alomar, haut fonctionnaire à la Commission européenne, parle de l’UE comme du « levier d’Archimède » de l’Allemagne. « Avec les personnes, explique Alomar, puisque tant le Parlement européen (Manfred Weber) que la Commission (Ursula von der Leyen), et plus généralement l’UE dans son intégralité, n’ont jamais été aussi allemands. […] L’ordo libéralisme, d’essence germanique, reste l’ADN de l’UE. L’Allemagne sait l’utiliser. Contre la France notamment. En combattant bec et ongles l’idée de préférence communautaire en matière d’armement soutenue en vain par la France. […] En militant pour un contrôle par la Commission – entendez par Berlin – des exportations d’armement. En un mot, en cassant l’équilibre bâti par la France entre des besoins opérationnels, une vision politique, des capacités industrielles.[5] »
Le renforcement du poids de l’Allemagne au sein de l’Otan est l’autre symbole du maintien de l’Europe dans le giron atlantique. Bruno Alomar relève que « l’Allemagne comprend qu’il est industriellement et commercialement vital pour la mue qu’elle veut effectuer de contrôler la définition des besoins capacitaires de l’Alliance ». En plus d’y placer ses hommes, Berlin donne toute confiance à l’organisation : « Elle [l’Allemagne] se montre prête – comme la presse anglo-saxonne et une partie des dirigeants français qui demandent depuis des décennies que l’Allemagne endosse un rôle politique à la hauteur de sa puissance économique l’y poussent – à prendre le relais d’une Amérique obnubilée par la lutte avec la Chine pour l’hégémon. L’ambassadeur américain à l’Otan, Whittaker ne déclarait-il pas il y a quelques semaines qu’un allemand pourrait remplacer le traditionnel américain à la tête du commandement européen de l’Alliance (SACEUR) ? »
Encore faut-il avoir les moyens de ses prétentions. Le mouvement de transformation partiel de l’industrie allemande en industrie de défense est en marche. Pour cela, l’Allemagne peut compter sur son champion national : Rheinemetall. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’action du groupe a bondi de près de 2 000 %. Quant à son objectif, le groupe ne s’en cache pas et souhaite devenir le leader de la défense en Europe. Pour cela, il multiplie les accords avec des partenaires européens (l’italien Leonardo) ou extra-européens (les Américains Lockheed Martin pour le F-35 ou encore Anduril, navire amiral de la convergence entre la tech et l’industrie de défense américaine).
Giorgia Meloni, princesse de l’euro-atlantiste
Bientôt quatre ans après son arrivée à la présidence du Conseil italien, Giorgia Meloni, celle que l’on disait « populiste », « illibérale » et « postfasciste », a réussi son pari : rassurer l’Europe et les marchés. Cette stratégie de double langage, mêlant orthodoxie économique et défense de la civilisation occidentale, lui a depuis permis de s’imposer comme l’idole des droites libérales et conservatrices du continent.
Pour cela, il a fallu montrer patte blanche. En 2019, elle prend la parole à la convention du parti républicain américain (CPAC), aux côtés de Marion Maréchal et Nigel Farage. Puis devient, un an plus tard, la présidente du parti des Conservateurs et Réformistes européens (ECR). Elle justifie alors ce changement en prenant ses distances avec son ancien euroscepticisme affirmé et en adhérant à l’idée qu’elle pouvait mieux défendre les intérêts italiens au sein des institutions européennes[6]. Le recentrage européiste et atlantiste est en marche. En 2021, elle rejoint le think tank américain Aspen Institute, dont la section romaine est fréquentée par des figures comme Biden – alors vice-président de Barack Obama. Fait marquant, en octobre 2022, immédiatement après sa victoire électorale, elle déclare sa solidarité avec l’Ukraine et s’inscrit dans la ligne du précédent gouvernement à Rome, dirigé par Mario Draghi, ancien directeur de la Banque centrale européenne (BCE).
Rappelons qu’en octobre 2016, elle avait déclaré : « La décision de déployer des troupes de l’OTAN, y compris italiennes, en Lettonie à partir de 2018 est une idiotie digne de la politique étrangère ratée de Barack Obama. L’Europe et l’Italie n’ont aucun intérêt à créer un climat de guerre froide avec la Russie, et de plus cette provocation est stratégiquement inefficace pour contrer une hypothétique situation de conflit. » Dans son autobiographie, Je suis Giorgia, dont l’édition anglaise est préfacée par Donald Trump Jr, elle écrivait encore : « La Russie fait partie du système de valeurs européennes, elle défend l’identité chrétienne et combat le fondamentalisme islamique. »
Mais après tout, comme dit l’adage : « L’Italie commence les guerres dans un camp et les finit dans l’autre ». Meloni accomplit désormais tranquillement sa mue atlantiste en coupant définitivement les ponts avec la Russie (l’un des plus grands fournisseurs d’énergie du monde), puis en liquidant les relations commerciales privilégiées la Chine. Luigi Di Gregorio, politologue et directeur scientifique de la fondation Fare Futuro, décrit ainsi ce changement : « Elle n’a jamais tenu des propos excessifs sur Poutine, comme Salvini, mais il pouvait y avoir des doutes sur son atlantisme. Elle sait que le risque de marginalisation politique est là, et ses positions l’aident à construire une stature plus consensuelle. La transition du souverainisme au conservatisme, en cours depuis des années, est la base qui rend crédible son discours. » Meloni est emblématique d’un mouvement de fond sur le continent : l’européanisation des nationalismes. Ce « néo-nationalisme » se présente comme une convergence, au niveau européen, sur la question migratoire, de l’insécurité et autour de la bataille culturelle sur les « valeurs » sociétales.
Mais pour être crédible à Bruxelles, il fallait donc gagner son brevet européen de respectabilité. L’examen consiste à prouver que l’on respecte deux choses : l’austérité et l’atlantisme. « Sitôt installée au palais Chigi, écrit Benoît Bréville, elle a concocté un budget de rigueur, taillé dans les dépenses sociales et mis en sourdine ses critiques contre le carcan de Bruxelles — autant d’impératifs pour obtenir la manne du plan de relance (191 milliards d’euros d’ici 2 026). Elle a affirmé son attachement à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), réclamé des sanctions plus drastiques contre Moscou, des armes plus sophistiquées pour Kiev[7]. » Examen réussi[8] ! « Il n’y a pas plus militante pour l’Europe et pour l’euro que Giorgia Meloni », se réjouit Alain Minc (FigaroVox, 8 juin 2023). « Aujourd’hui, elle défend Kiev avec passion dans tous ses discours. On ne l’entend plus critiquer ni l’Union européenne ni l’OTAN. En quelques mois, elle s’est débarrassée de son image extrémiste », assure Dominique Reynié (Le Figaro, 11 juin 2023).
« Funambule de la relation transatlantique[9] », Meloni est devenue la partenaire privilégiée en Europe des Américains – elle a été la seule parmi les chefs de gouvernement européens à recevoir une invitation de la Maison Blanche pour la prise de fonctions de Trump. La « vice-régente de l’empire[10] » obéit le doigt sur la couture du pantalon à ses patrons. Ainsi lorsque Trump malmène Zelinsky dans le Bureau ovale, Meloni appelle à œuvrer pour ne pas diviser l’Occident et propose une « réunion entre les dirigeants américains et européens ». Lors de son discours de remerciement du CPAC 2025, celle qui doit chercher constamment le point d’équilibre entre les deux rives déclare : « Si l’Occident ne peut exister sans l’Amérique, l’Occident ne peut exister sans l’Europe ».
L’Axe occidental Rome-Berlin
Lors du sommet de Davos, les principaux médias français ont présenté le président français comme le nouveau général de Gaulle, celui qui a « mis Trump en difficulté ». Or, ici, nous sommes totalement dans le récit et non dans l’analyse, car, dans le même temps, Meloni et Merz tempéraient ses rodomontades par des déclarations contraires. Du côté de la cheffe du Conseil italien, on évoquait ce risque que des « initiatives de certains pays européens aient été interprétées comme anti-américaines, ce qui n’était manifestement pas l’intention[11] ».
Plus préoccupant pour la France, ces déclarations annoncent l’éloignement de l’Allemagne et de la France, tandis que l’alliance italo-allemande se renforce. Bild, le tabloïd le plus vendu d’Allemagne, a salué cette nouvelle alliance, écrivant : « Merz sait que, pour que l’Europe ait voix au chapitre sur la scène internationale, elle a besoin de partenaires solides à ses côtés. Contrairement à la France, l’Italie est aujourd’hui un pays doté d’un gouvernement stable et d’une économie florissante. Que de changements ! » Accompagné de son gouvernement, le 23 janvier 2026, l’ancien cadre de BlackRock s’est rendu à la Villa Doria Pamphilj, à Rome, pour signer un « plan d’action » commun. Cette rencontre bilatérale fait suite à de nombreux désaccords entre la France et l’Allemagne (projet avion de combat SCAF, blocage des actifs russes gelés pour financer l’aide à l’Ukraine, Mercosur, etc.). Dans le Daily Telegraph, un diplomate européen déclare : « Berlin a besoin de partenaires avec lesquels elle peut collaborer. Peut-elle collaborer avec Macron actuellement ? Pas vraiment. Il quitte bientôt ses fonctions et la France est instable. Les Allemands détestent l’instabilité.[12] » En privé, des responsables italiens témoignent d’un « nouveau centre de gravité au sein de l’UE ».
« Le président français, affaibli à domicile, est désormais vu comme dépourvu de marge de manœuvre politique, écrit Elsa Conesa pour Le Monde. En face, qu’il s’agisse des relations avec les États-Unis ou de l’avenir de l’UE, Giorgia Meloni et Friedrich Merz partagent, malgré des différences d’approche, des intérêts communs. » Cette rencontre de Davos a permis aussi de rappeler l’atlantisme des deux pays : « Les deux dirigeants, qui l’un comme l’autre revendiquent des « relations historiquement privilégiées » avec les États-Unis […]. Giorgia Meloni a même souhaité que le président américain reçoive le prix Nobel s’il parvenait à instaurer la paix en Ukraine.[13] » Michele Valensise, ancien ambassadeur italien à Berlin explique alors que « l’Italie et l’Allemagne veulent ramener la crise dans le cadre où elle pourrait être résolue : celui de l’Alliance atlantique, avec un logiciel où les États-Unis demeurent des alliés tant que l’OTAN existe ».
Fortement dépendantes des exportations, les « deux principales nations industrielles d’Europe » ne peuvent pas se permettre de braquer le pays de Trump, ou de s’opposer aux traités de libre-échange en cours à l’UE – cas récents du Mercosur et de l’Inde. « Je ne comprends absolument pas qu’il existe encore des forces politiques en Europe qui veulent empêcher [l’application de l’accord] », se permit de dire Merz, comme une attaque déguisée envers la France. Par le passé, l’Allemagne se serait traditionnellement tournée vers la France aux moments décisifs pour définir les orientations de l’UE. Il est donc significatif que Merz s’allie désormais à Meloni dans sa volonté de faire progresser les priorités européennes fondamentales en matière de commerce, d’industrie, de défense[14] et de relations avec les États-Unis.
Ce rapprochement n’a rien de surprenant. Berlin et Rome veulent peser davantage ensemble pour réorienter la politique européenne, notamment en privilégiant désormais des axes bilatéraux efficaces. Un récent document consulté par Reuters nous renseigne sur la volonté italienne de contrer l’influence croissante de la Chine sur les prix mondiaux. Rédigée, dans le cadre de ce sommet intergouvernemental italo-allemand, la question de mainmise des Chinois sur terres rares fut abordée. « Nous ne pouvons pas accepter que la Chine soit la seule à décider du prix des matières premières », a déclaré le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani. Principales puissances manufacturières de l’Europe, l’Allemagne et l’Italie se doivent de s’emparer de cette question si essentielle pour les technologies de défense, du spatial, et autres (Semi-conducteurs, énergies renouvelables, batteries, etc.).
Une France sous domination
Concernant le Groenland et la pseudo-résistance du Président Macron, voir des journalistes ou des intellectuels encore penser que Paris pourrait devenir la capitale de l’Europe – comme au temps de Napoléon – provoque au minimum un rire moqueur, si ce n’est du mépris pour cette incapacité à voir le réel tel qu’il est. Le seul point positif concerne la prise de conscience massive du comportement américain vis à vis de ses vassaux – chose dénoncée depuis des décennies par des courants comme la Nouvelle Droite ou le camp souverainiste français.
S’en prendre à Macron est une chose ; comprendre ce dont il est le produit en est une autre. Au XIIIe, les Américains ont conquis l’Ouest ; au XIXe, ils ont conquis l’Amérique du Sud ; au XXe, ils ont conquis l’Europe. Lors de cette dernière conquête, ils sont tombés sur deux os : la France gaulliste et la Russie communiste puis poutiniste. En pleine Seconde Guerre mondiale, on sait l’inimitié que porta Franklin Delano Roosevelt à Charles De Gaulle. En 1944, une véritable course de vitesse s’engage entre les commissaires de la République nommés par Londres et les administrateurs militaires américains (AMGOT, projet d’un État de « Wallonie », billet drapeau) pour remplacer les préfets de Vichy. La France échappe à cette nouvelle occupation, que vont connaître l’Italie et l’Allemagne. Cela va marquer ces pays au fer rouge.
Après le retour du général en 1958, la politique étrangère de la France dérange pour plusieurs raisons : le retrait de l’Otan et la bombe atomique. Dans les années 1960, ses adversaires affirment que le général veut quitter l’Otan (et donc l’« Occident » et le « Monde Libre ») pour rejoindre le Pacte de Varsovie[15] – cette qualification de « pro-russe » aura de l’avenir. Si on fait un saut jusqu’à Valéry Giscard d’Estaing, on voit le début de la fin de cette politique d’indépendance impulsée par le général. Premier secrétaire général de l’UDF, Michel Pinton expliquait que l’ancien président, peu après sa première élection de 1974, lui avait dit qu’il fallait apprendre aux Français que « la France n’est pas exceptionnelle ».
Depuis la IVe République, la manipulation américaine de la classe politique française est un fait indiscutable. On peut bien sûr citer la création la French-American Foundation, inaugurée en 1976 par Giscard et Gérald Ford – la liste des « young leaders » ne laisse pas l’ombre d’un doute sur l’importance de ce lien transatlantique. On peut aussi se référer aux documents déclassifiés américains, où l’on découvre le témoignage du diplomate Wells Stabler affirmant qu’il distribuait aux politiciens français, de droite et de gauche, des enveloppes pleines de billets. Henry Kissinger disait bien : « Les États-Unis sont les plus puissants parce qu’ils cherchent les traîtres à leur propre nation pour les punir et cherchent les traîtres des autres nations pour les exploiter. »
Depuis, la « dérive atlantiste » a bien été documentée par de nombreux livres : L’ami américain d’Eric Branca, La France atlantiste d’Hadrien Desuin, La face cachée du Quai d’Orsay de Vincent Jauvert. Cet atlantisme s’est notamment ripoliné en un européisme forcené, sur fond de croyance religieuse au couple « franco-allemand ». Les années 2010-2020 sont emblématiques de la germanophilie de la classe dirigeante politique et économique français. L’un des défenseurs les plus en vue du « modèle allemand » est Alain Minc. La quatrième de couverture de son livre Vive l’Allemagne ![16] est éclairante : « L’Allemagne est désormais, à mes yeux, le pays le plus démocratique et le plus sain d’Europe. (…) Mais prisonniers de leur pessimisme et de leur anti-germanisme primaire, les Français croient le succès allemand irréversible et menaçant. Rien n’est plus faux. »
Paris ne sera pas la capitale de l’Europe
L’idéal visant à faire de l’Europe une France en plus grand, avec comme capitale Paris, s’éloigne de plus en plus. Plus grave, notre influence ne cesse de baisser. Économiquement, la France a dû céder devant le Mercosur ; géopolitiquement, l’Allemagne et l’Italie se sont rapprochées ; militairement, les pays européens ont choisi la protection américaine ; culturellement, l’Europe est devenue anglo-saxonne avec l’anglais comme lingua franca.
Une question nous vient : le temps du divorce est-il venu ? 63 ans après la signature Traité de l’Élysée, entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, la relation entre les deux « moteurs » de l’Union achoppe toujours sur la même question : la relation entre l’Union et les États-Unis. Mais le pari du général est perdu. Le souhait d’indépendance pour la France est rejeté au profit d’un lien transatlantique pour l’Allemagne et l’Italie. Seuls les Français rêvent d’une alliance exclusivement européenne dominée par Paris. En face, les autres européens – notamment les Baltes ou Pologne – veulent absolument rester dans l’OTAN pour garder le lien avec les USA et refusent toute hégémonie française.
Il ne reste à la France que sa puissance militaire et sa dissuasion nucléaire. Mais pour combien de temps ? Des pourparlers ont déjà commencé et l’Allemagne n’espère qu’une seule chose : un « partage européen », ce qui réduirait nécessairement la position de la France. Bien que je sois Européen, je suis avant tout Français. On ne peut tolérer un tel déclassement et une mise sous tutelle. L’Allemagne fait ce qu’elle a à faire. Dont acte. Mais la France doit changer drastiquement son regard pour son voisin d’outre-Rhin. Le « couple franco-allemand » est mort. A nous d’intégrer ce constat et cette nouvelle concurrence dans notre analyse politique, sans animosité mais sans irrénisme.
[1] Arnaud Orain, Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.
[2] Propos recueillis par Frédéric Manzini, « Nous entrons dans le capitalisme de la finitude », site internet Philonomist, 5 février 2025.
[3] Voir l’article Marc de Sovakhine sur le site de Quartier Général et intitulé « De la pax americana à la pax germanica : l’Union européenne sera allemande ou ne sera plus », du 5 février 2026.
[4] Les Etats-Unis constituaient encore en 2025 son premier débouché commercial (10% de ses exportations).
[5] Bruno Alomar, « Comment l’Allemagne est en train de prendre le pouvoir sur les questions de défense en Europe », Le Figaro, 14 février 2026.
[6] Son slogan de campagne pour les élections européennes des 8 et 9 juin 2024 était « L’Italie change l’Europe. »
[7] Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, numéro de juillet 2023.
[8] Le 23 mai 2024, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lui a délivré son certificat de bonne conduite, en assurant que Giorgia Meloni « est clairement proeuropéenne ».
[9] Olivier Tosseri, « Giorgia Meloni, la funambule de la relation transatlantique », Les Echos, 4 mars 2025.
[10] Expression d’Andrea Colombo dans « Trump day, Meloni si inchina all’imperatore », Il Manifesto, 19 janvier 2025.
[11] Marius Bocquet, « Groenland : Merz, Meloni, Macron, le duel des stratégies face à Trump », La Tribune, 19 janvier 2026.
[12] The Daily Telegraph, « Meloni exclut Macron du moteur de l’Europe », The Daily Telegraph, 2 février 2026.
[13] Elsa Conesa, « L’Allemagne se rapproche de l’Italie alors que des désaccords l’éloignent de la France », Le Monde, 24 janvier 2026.
[14] Les détails de cet accord restent à préciser, mais Rheinmetall (Allemagne) et Leonardo (Italie) ont déjà une coentreprise pour la construction de chars et autres véhicules militaires.
[15] On se souvient du film L’Étau d’Alfred Hitchcock.
#webtube : Découvrez un entretien avec Jean-Yves Le Gallou, président de Polémia, à propos du meurtre de Quentin et de ses suites politiques.La stratégie de l’extrême centre est limpide : diaboliser Mélenchon pour le premier tour et se retourner ensuite contre Bardella ou le candidat de droite au second tour.
Polémia : Comment interprétez-vous le traitement médiatique du meurtre de Quentin ?
Jean-Yves Le Gallou : Il faut distinguer selon les médias et les journalistes :
d’un côté, le déni par la négation ou la rectification des faits et le choix d’un vocabulaire malveillant par les médias et les journalistes d’extrême gauche ;
de l’autre, la reconnaissance des faits qui accablent LFI sur les autres médias.
Et cela pour deux raisons :
D’abord, le rôle des réseaux sociaux, des médias alternatifs et de la Bollosphère dans le dévoilement de la réalité, qui rend désormais impossible l’occultation du crime.
Mais aussi la stratégie d’accablement de Mélenchon par l’extrême centre dans le but de le sortir du jeu pour le premier tour de la présidentielle.
La stratégie de l’extrême centre est limpide : diaboliser Mélenchon pour le premier tour et se retourner ensuite contre Bardella ou le candidat de droite au second tour.
Polémia : Et vous pensez que la diabolisation de Mélenchon va marcher ?
Jean-Yves Le Gallou : Pas sûr. Croire que Mélenchon est « cuit » pour 2027 est triplement faux. Son électorat est composé de masses issues de l’immigration (principalement musulmane) et de prolétaires intellectuels blancs (étudiants, enseignants, « chercheurs » au CNRS, agents des services administratifs). Beaucoup sont totalement indifférents à la mort de Quentin (un « gwer », un « catho », un « facho », un « nazillon »). L’émotion va retomber au fur et à mesure du temps qui passe. La diabolisation de LFI va s’affaisser. Souvenez-vous : après l’attaque du Hamas contre Israël le 9 octobre 2023, LFI a été diabolisé, mais en juin 2024, lors des législatives, il a bénéficié du « barrage républicain ». D’ores et déjà, le socialiste Jérôme Guedj — qui qualifie pourtant LFI de parti antisémite — a expliqué que, face à un risque RN aux municipales, il voterait pour LFI. C’est pour cela que la gauche est au pouvoir depuis 45 ans : parce qu’elle est unie (c’est le succès de Mitterrand : « la gauche unie »). C’est pour cela que la droite ne pèse rien : parce qu’elle est à la fois divisée (Chirac) et sous emprise de la gauche (RN compris).
Polémia : De son côté, le RN peut-il échapper à la diabolisation ?
Jean-Yves Le Gallou : C’est le diabolisateur, non le diabolisé, qui est le maître de la diabolisation. Et la diabolisation du RN et de toutes les forces nationales et identitaires continuera de plus belle, car c’est l’assurance-vie du système. Et la recherche de la dédiabolisation nourrit la diabolisation, car elle la légitime. Mélenchon soutient les assassins de Quentin parce qu’ils sont de son camp. Bardella se défile de l’hommage au jeune patriote tué pour avoir défendu la liberté de manifestation parce qu’il a peur de son camp et que ses directeurs de conscience sont à Mediapart et à Libération.
Plus le RN donne des gages, plus il est pointé du doigt par les journalistes. Car, quand il donne des gages, il renforce le magistère moral de la gauche qui l’empêche d’arriver au pouvoir…
Cela montre la vanité de la stratégie de « dédiabolisation » du RN, qui ne va jamais assez loin selon ses censeurs. Chaque concession en appelle une autre. Les médias subventionnés se comportent avec le RN comme une entreprise de racket avec un patron de bar de nuit victime de chantage : ils en demandent toujours plus.
Polémia : Pensez-vous qu’il faut, comme le propose M. Bardella, dissoudre les groupes « d’ultra droite » et d’« ultra gauche » ?
Jean-Yves Le Gallou : Dans une démocratie, on peut dissoudre des mouvements à cause de leurs actes de violence, mais non à raison de leur orientation idéologique (de droite ou de gauche, d’ailleurs). Sinon, on n’est plus en démocratie. La notion « d’ordre public immatériel », chère à Darmanin qui l’a théorisée, est profondément contraire à la liberté d’expression. Il y a d’excellents livres d’histoire des idées politiques qui l’expliquent fort bien.
Polémia : Et que pensez-vous du projet législatif de MM. Macron et Darmanin visant à rendre inéligibles les hommes et les femmes condamnés pour « actes de violence » ou « appels à la haine » ?
Jean-Yves Le Gallou : Cela revient à confier aux juges le soin de dire qui a le droit d’être candidat à une élection, ou non. C’est un projet liberticide qui confond la violence, qui est un fait OBJECTIF, et « l’appel à la haine », qui est une notion parfaitement SUBJECTIVE. L’Extrême Centre instrumentalise la mort de Quentin pour faire avancer son agenda totalitaire. J’ose espérer que le RN, l’UDR et les LR auront l’intelligence et le courage de s’opposer à une telle mesure. Mais cela ne serait jamais que le 150e dispositif liberticide adopté en un demi-siècle… Mais il est vrai que la suppression des libertés est la condition de l’effacement de la souveraineté française et de la disparition du substrat français.