. Ce jour où les agriculteurs sont entrés dans Paris

Articles : Jan 2026Dec. 2025Nov. 2025Oct. 2025
Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=100069673161887 Twitter : https://twitter.com/OrtfNews Music 24/24 : http://DJMUSIC.fr

#webtube : Devant l’Assemblée nationale s’est fait entendre le « cri de désespoir » des manifestants. « Les loups sont entrés dans Paris » chantait Serge Reggiani. Cette fois ce sont les tracteurs du monde agricole qui ont infiltré la capitale, dans la nuit du mercredi au jeudi 8 janvier. De cette armée de fourches et de paysans, un seul tracteur a réussi à atteindre l’Assemblée nationale, en bravant les barrages de police et l’interdiction de circuler de la Préfecture. Tomy est le héros du jour.

Avec son tracteur, il est parti d’Aveyron mardi matin pour monter à Paris. « On a beau foutre le bordel à Rodez, il ne se passe rien, alors on vient à Paris, là où les décisions sont prises », nous explique-t-il. Deux jours de route à esquiver les forces de l’ordre et déjouer les embûches. La nuit, il s’assoupissait dans son tracteur, caché dans les bois. « Moi j’ai dormi cinq heures en deux jours » raconte Séverine à côté de lui. Une femme interrompe notre échange en apportant des victuailles aux manifestants. « Je suis parisienne, j’avais un grand-père aveyronnais » claironne-t-elle. « J’ai roulé sans phare, ni giro, rien, pour ne pas me faire chopper » raconte Tomy qui a roulé la nuit « éclairé par la neige ». Alors que ses camarades décident de filer vers le centre de Paris, lui seul vise l’Assemblée nationale. Dans la nuit, il parvient à son but et se gare devant le Palais Bourbon. De l’autre côté de la Seine, trône l’obélisque de la Concorde. Sur le socle de sa monture, une banderole a été installée au petit matin sur laquelle on peut lire : « Ursula, tu nous prends vraiment pour des cons ».

« Sortez bande de charognards »

« On tue nos vaches ». Jérôme appartient lui aussi au syndicat de la coordination rurale. Il ne décolère pas contre l’inefficacité du gouvernement et les contradictions d’un « protocole aberrant » dans la gestion de la DNC« Des troupeaux entiers vaccinés ont été supprimés, se désespère-t-il, des troupeaux d’une valeur sentimentale inestimable qui ont été constitués par nos grands-parents qui sont aujourd’hui au cimetière ». Eleveur de 90 limousines, il parle avec amour de ce métier qui lui permet aujourd’hui à peine de survivre. « Quand on voit ce qu’il nous reste à la fin du mois, ce n’est plus tenable » entend-on derrière nous. Jérôme aime ses bêtes, « tous les matins, je me lève et je pense à elles, souvent même avant ma famille » glisse-t-il non sans émotion.

Plus loin dans Paris, des dizaines de tracteurs stationnent sur la place de l’Etoile, ou sont retenus porte d’Auteuil. Tout au long de la journée, les  Parisiens viennent se joindre au compte-goutte aux agriculteurs. Parmi eux, Henri d’Anselme, soucieux de soutenir ce « mouvement populaire ». « On est en train de signer l’arrêt de mort de l’artisanat de la paysannerie française » explique le jeune homme connu pour son tour des cathédrales et son morceau de bravoure à Annecy. « On a remplacé le beau par l’utile, le bon par le rentable, le vrai par l’efficace » médite-t-il en nous montrant son cœur : « le problème il est là. Il est philanthropique, il faut sortir de nos mentalités, nous assistons à l’essoufflement d’un système ultracapitaliste ». Soudain, un mouvement de foule se créé autour de la présidente de l’Assemblée nationale qui opère, sous les huées, une brève tentative de discussion avec les manifestants « il est où l’argent », « démission », lance la foule d’où se distingue une adresse aux élus de la nation : « Sortez bande de charognards ». Bousculée, Yaël Braun Pivet écourte son échange.

À ce sujet — [ÉDITO] Si l’UE était bonne pour la France, nos agriculteurs seraient riches et heureux

« La vraie écologie c’est le monde rural »

A 22 ans, Gabriel veut croire qu’il est encore possible d’exercer le métier d’éleveur : « je ne veux pas galérer comme mes parents ». Devant l’Assemblée nationale, il vient pousser un « cri de désespoir avant la mort ». Comme ses camarades, il veut de la « reconnaissance » et compare le traité du Mercosur à du « mépris » vis-à-vis du monde agricole. « Le problème c’est la mondialisation, je comprends que les gens achètent moins cher, mais la solution c’est pas d’acheter des trucs de l’autre bout du monde ». Tous ici ont le sentiment de se battre contre l’inexorable, la fin d’un monde. Mais il n’y a pas de résignation, la détermination ne les quitte pas, comme la boue qui colle à leurs bottes. « On nous impose des normes écologiques que les autres n’ont pas », tous ont le même bon sens, tiennent le même discours, le même langage de la terre. L’honneur a un visage ce jour-là.

Plusieurs députés viennent apporter leur soutien. Beaucoup sont du Rassemblement national. Jacobelli, Laporte, Diaz, Sicard, Ballard, ils sont nombreux. Sarah Knafo est présente aussi. Lorsqu’une délégation de La France Insoumise pointe son nez, parmi les agriculteurs beaucoup sont écœurés. La foule grommelle. « Ils cherchent des voix », « ils nous ont entubés pendant des années » , « ils sont alliés avec les écolos qui veulent notre peau », « la vraie écologie c’est le monde rural ». Lorsqu’un cri se détache, « nous on attend Jordan ! ».

Yves-Marie Sévillia, dans BV